BONHEUR

BONHEUR

Tout homme veut être heureux, et cela suffit peut-être à définir, au moins provisoirement, le bonheur: il est ce que chacun désire, non en vue d’une autre chose (comme on désire l’argent pour le luxe ou le luxe pour le plaisir) mais pour lui-même, et sans qu’il soit besoin – ni, d’ailleurs, possible – d’en justifier la valeur ou l’utilité. «À quoi bon être heureux?» À cette question saugrenue il n’est pas de réponse, et c’est à quoi le bonheur se reconnaît: il est le désirable absolu, qui vaut par soi seul, la satisfaction ultime vers quoi toutes les satisfactions tendent, le plaisir complet sans lequel tout plaisir est incomplet. C’est le but sans but (en tout cas sans autre but que lui-même) et le contentement sans reste. Le bonheur est le souverain bien ; le souverain bien est le bonheur.

Une telle définition n’est pourtant que nominale. C’est ce qui explique que les hommes, qui s’entendent si bien sur le mot, s’entendent si peu sur la chose: tous appellent «bonheur» ce qu’ils désirent absolument, mais tous ne désirent pas les mêmes choses... Or ce n’est pas le mot qui importe mais la chose, c’est-à-dire le bonheur lui-même, qui n’est pas un mot, ni une chose. Qu’est-il? Peut-on l’atteindre? Comment? La philosophie et la vie (la vie, donc la philosophie) trouvent là l’objet principal de leurs préoccupations. C’est l’enjeu de vivre et de penser.

On aura reconnu, dans les lignes qui précèdent, l’écho de l’analyse aristotélicienne (Éthique à Nicomaque , I et X). Tout être tend vers son bien, et le bonheur est le bien de l’homme. Il est donc, dans toute action, dans tout choix, la fin que nous visons et en vue de laquelle nous faisons tout le reste. Fin parfaite , dit Aristote, en ceci que le bonheur est «toujours désirable en soi-même et ne l’est jamais en vue d’une autre chose» (I, V). Rien ne sert qui ne serve, directement ou indirectement, au bonheur; mais le bonheur, lui, ne sert à rien. Il n’est ni instrument ni moyen (si on était heureux pour une autre chose, c’est cette autre chose qui serait le bonheur), mais fin, uniquement fin et, par là, fin absolue: «Tout ce que nous choisissons est choisi en vue d’une autre chose, à l’exception du bonheur, qui est une fin en soi» (X, VI). Il est la fin des fins. Le bonheur n’est pas un bien parmi d’autres, il n’est même pas, en toute rigueur, un bien (car alors seraient suprêmement désirables non le bonheur, mais le bonheur plus les autres biens, et ce serait cette somme qui serait le bonheur) et pourtant «la chose la plus désirable de toutes» (I, V), qui seule est capable d’apaiser le désir. Sans le bonheur, en effet, nous n’en finirions pas de désirer. Choisissant indéfiniment une chose en vue d’une autre («de sorte que le désir serait futile et vain», I, I), nous ne connaîtrions ni contentement ni repos, et cette poursuite indéfinie du plaisir nous en éloignerait sans cesse.

On dira que c’est bien en effet ce qui se passe, et qu’il suffit de penser le bonheur pour constater son absence. Sans doute: c’est ce qu’on appelle philosopher, activité bien vaine si le bonheur était là, et qui ne se justifie que du malheur ambiant. «Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes...» Ce qui est vrai du poète l’est aussi du philosophe: si elle tend au bonheur, et parce qu’elle tend au bonheur, la philosophie est d’abord réflexion sur le malheur, pour le vaincre. Il s’agit de comprendre pourquoi nous vivons si mal, ou si peu, et pourquoi, quand bien même nous ne manquons de rien, le bonheur toujours nous manque. «Qu’est-ce que je serais heureux si j’étais heureux!...» Il est donc juste qu’on ne le soit jamais, puisqu’on attend, pour le devenir, de l’être déjà. C’est le cercle du manque, où le bonheur, nécessairement, est manqué. C’est ce cercle qu’il faut explorer d’abord – pour en sortir.

Du bonheur manqué au divertissement

Le bonheur est désirable, montrait Aristote, suprêmement désirable, et c’est ce qui le définit. Mais qu’est-ce que le désir? Platon, dans Le Banquet , avait déjà répondu. Le désir est manque : «Celui qui désire désire une chose qui lui manque et ne désire pas ce qui ne lui manque pas.» Comment désirer être grand ou fort quand on l’est déjà? Tout au plus peut-on désirer être plus grand ou plus fort – ce qui n’est pas. On objectera qu’on peut, étant en bonne santé, désirer la santé, étant riche, désirer la richesse. Mais Platon répond qu’on veut alors «jouir de ces biens pour l’avenir aussi»: on désire, non la santé ou la richesse qu’on a, mais leur continuation, que l’on n’a pas. Tout désir, par conséquent, est d’absence: «Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour» (Le Banquet , 200, a-e).

Quel rapport avec le bonheur? Celui-ci: parce que le désir est manque, et dans la mesure où il est manque, le bonheur, nécessairement, est manqué. C’est pourquoi Calliclès, quoi qu’il en dise, ne sera jamais heureux (Gorgias , 491 sq.), ni personne dans ce monde. Les vrais philosophes, même de leur vivant, sont déjà morts (Phédon , 64 sq.), et eux seuls sont heureux véritablement: le bonheur, pour Platon, est d’outre-tombe et suppose qu’on fuit, dès ici-bas, de ce monde dans l’autre... On ne peut suivre ici les analyses de Platon, du Banquet au Philèbe ou au Théétète , du Gorgias au Phédon ou à La République . Mais chacun peut se suffire de son expérience. Si le désir est manque, je manque toujours de ce que je désire (or le manque est une souffrance), et je ne désire jamais ce que j’ai (puisque le désir est manque). Tantôt, donc, je désire ce que je n’ai pas, et j’en souffre; tantôt j’ai ce que dès lors je ne désire plus. De là la tristesse, pour l’enfant, des après-midi de Noël, quand le jouet tant rêvé, en son absence, échoue, puisqu’il est là, à maintenir vivace le désir qui le visait. De là aussi la tristesse des amants, quand la présence tant souhaitée de l’autre triomphe du désir que, en son absence, ils en avaient... Albertine présente, Albertine disparue... C’est la même femme pourtant, mais l’une est impossible à aimer, et l’autre à oublier. On désire ce qu’on n’a pas, donc on ne désire plus ce qu’on a – qu’on désirera à nouveau si on le perd. Souffrance du manque, indifférence de la possession, horreur du deuil... La vue ferait le bonheur de l’aveugle (puisqu’elle lui manque), mais échoue à faire le nôtre (puisque nous voyons). Et la mort ou la fuite d’un être cher, lui rendant soudain son urgence et son prix, semble briser un bonheur que sa présence pourtant était incapable de donner... Le piège est terrible où nous sommes enfermés: la vue ne pourrait rendre heureux (pour combien de temps?) que des aveugles, et l’amour, comme passion, que des amants malheureux. C’est pourquoi, comme dit le poète, «il n’y a pas d’amour heureux», et il ne peut (tant que l’amour est manque) y en avoir. «Imaginez Madame Tristan», suggérait Denis de Rougemont, et chacun devine assez ce qu’il en fût advenu: la passion d’Iseut ne se nourrit que du manque de Tristan, et le bonheur qu’elle souhaitait, comblant ce manque, se fût aboli, par là même, comme bonheur... Comment désirer ce qu’on a? Comment ne pas souffrir de ce qui manque? Il n’y a pas d’amour heureux, ni de bonheur sans amour: il n’y a pas de bonheur du tout.

Schopenhauer, mieux que Platon ou que quiconque, a dit ici l’essentiel. L’homme est désir et le désir est manque. C’est pourquoi, pour Schopenhauer comme pour le Bouddha, toute vie est souffrance: «Vouloir, s’efforcer, voilà tout leur être; c’est comme une soif inextinguible. Or tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur...» (Le Monde comme volonté et comme représentation , IV, 57). Bien entendu, si le manque est souffrance, la satisfaction est plaisir. Mais cela ne fait pas un bonheur: «Tout désir naît d’un manque, d’un état qui ne nous satisfait pas; donc il est souffrance tant qu’il n’est pas satisfait. Or nulle satisfaction n’est de durée; elle n’est que le point de départ d’un désir nouveau [...]. Pas de terme dernier à l’effort, donc pas de mesure, pas de terme à la souffrance...» (IV, 56). Il n’y a donc pas, il ne peut y avoir d’expérience du bonheur: ce que nous expérimentons, c’est d’abord l’absence du bonheur (le désir, le manque, la souffrance...), puis (satisfaction) l’absence de son absence. Sa présence, donc? Non, et c’est ici que Schopenhauer est le plus profond: ce que nous expérimentons, quand le désir enfin est satisfait, ce n’est certes plus la souffrance (sauf quand un nouveau désir, et cela ne saurait tarder, aussitôt renaît...), mais ce n’est pas non plus le bonheur. Quoi? Au lieu même de sa présence attendue, le vide encore de son absence abolie. Cela s’appelle l’ennui: en lieu et place du bonheur espéré, le creux seulement du désir disparu... Pensée désespérante, dit Schopenhauer: le bonheur nous manque quand nous souffrons, et nous nous ennuyons quand nous ne souffrons plus. La souffrance est le manque du bonheur, l’ennui son absence (quand il ne manque plus). Car l’absence d’une absence, c’est une absence encore. «Ah! que je serais heureux, disait-il, si j’avais cette maison, cet emploi, cette femme!...» Voici qu’il les a; et certes il cesse alors (provisoirement) de souffrir – mais sans être heureux pour autant. Il l’aimait quand il ne l’avait pas, il s’ennuie quand il l’a... C’est le cercle du manque: tantôt nous désirons ce que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce manque; tantôt nous avons ce que nous ne désirons plus (puisque nous l’avons), et nous nous ennuyons... Schopenhauer conclut, et c’est la phrase la plus triste de l’histoire de la philosophie: «La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui...» (ibid. , IV, 57). Misère de l’homme. Le chômage est un malheur, mais chacun sait bien que le travail n’est pas pour autant, en tant que tel, un bonheur. Et il est affreux de n’avoir pas de domicile; mais qui serait heureux, simplement, d’en avoir un? On peut mourir d’amour, enfin, mais point en vivre: déchirement de la passion, ennui du couple... Il n’y a pas d’expérience du bonheur, il ne peut y en avoir. C’est que le bonheur, explique Schopenhauer, n’est rien de positif, rien de réel: il n’est que l’absence de la souffrance, et une absence n’est rien. «La satisfaction, le bonheur, comme l’appellent les hommes, n’est au propre et dans son essence rien que de négatif ... Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la jouissance aussi» (IV, 58). Le désir s’abolit dans sa satisfaction, et le bonheur se perd dans ce plaisir. Il manque donc toujours (souffrance), même quand il ne manque plus (ennui). Il n’existe qu’en imagination: tout bonheur est d’espérance; toute vie, de déception.

On est bien au-delà, ici, des doctrines ou des écoles. Relisez Sénèque ou Pascal, Lucrèce ou Cioran... Sur ce que serait le bonheur, ils s’opposent; sur son absence, ils se rejoignent. «À désirer toujours ce que tu n’as pas, explique Lucrèce (III, 957-958), à mépriser les biens présents, ta vie s’est écoulée incomplète et sans joie...» Et Pascal: «Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais» (Pensées , éd. Brunschvicg, fragment 172). Le bonheur manque toujours, et c’est pourquoi tout homme veut être heureux, et ne peut l’être, et en souffre... De là le divertissement. On pourrait accepter de n’être pas heureux, si l’on ne devait mourir; ou de mourir, si l’on ne voulait être heureux. Mais cela n’est pas: «Il veut être heureux, et ne veut être qu’heureux, et ne peut ne vouloir pas l’être; mais comment s’y prendra-t-il? Il faudrait, pour bien faire, qu’il se rendît immortel; ne le pouvant, il s’est avisé de s’empêcher d’y penser» (Pensées , 169). Il s’agit de combattre – plutôt, de fuir – l’angoisse et l’ennui, qui sont les deux maux de l’homme, et c’est ce qui nous occupe, et qui nous perd. «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre» (Pensées , 139)... Mais comment le pourraient-ils? Il faudrait accepter l’ennui, donc l’angoisse, et c’est ce que l’on fuit: «Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent, il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir» (Pensées , 131). Le divertissement n’est pas un bonheur (Pensées , 170 et 171), mais la dénégation de son absence. Les hommes s’amusent pour oublier qu’ils ne sont pas heureux.

Le bonheur en acte

Est-il une autre voie? Peut-être, et c’est ce que les philosophes appellent la sagesse. Mais comment la penser? D’abord par opposition à ce qui précède. Si le divertissement est un bonheur manqué, la sagesse serait un bonheur réussi. Mais comment, si le désir est manque? S’il n’était que cela, il n’y aurait pas d’issue, en effet, pas de bonheur, et le suicide sans doute – ou la religion – serait la meilleure solution. Mais aussi nous serions déjà morts, ou plutôt point encore nés (puisque le manque est une absence et qu’une absence n’est rien), et c’est en quoi la vie, même en le confirmant, reste une réfutation du pessimisme. «Tous les hommes recherchent d’être heureux, écrit bien Pascal, c’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre» (Pensées , 425). Mais tous ne se pendent pas, et cela doit être pris aussi en considération. Quel est le motif de vivre? La religion? La peur de la mort? Sans doute, mais cela ne suffit pas. Le bonheur? Comment, s’il n’est jamais là? Il faut donc qu’il y ait autre chose, quelque chose de réel, de positif, et qui nous pousse à vivre encore, et joyeusement parfois. C’est ce que chacun expérimente, et qu’on appelle le plaisir. Peut-on penser qu’il ne soit que l’absence de souffrance? Platon lui-même s’y est refusé (Philèbe , 43-44), et il fit bien. Il faudrait autrement généraliser, pour en faire une philosophie, l’histoire du fou qui se tape sur la tête de grands coups de marteau et qui, quand on l’interroge, explique: «Cela fait tellement de bien quand on arrête!» Nous ne sommes pas fous à ce point. Manger quand on a faim (et même, si la nourriture est bonne, quand on n’a pas faim), boire quand on a soif (et même, si la boisson est agréable, quand on n’a pas soif), faire l’amour (même sans amour), rire, se promener, écouter de la musique... Autant de plaisirs dont chacun peut goûter la pleine, la souveraine présence . Manquer? De quoi, grands dieux, quand le plaisir est là? Mais peut-il y avoir plaisir sans désir? Sans doute pas. Sans manque , en revanche, qui peut le nier? La musique qui me réjouit ne me manquait pas avant de retentir (ni, a fortiori, pendant que je l’écoute), ni ce paysage de printemps, ni ce rire qui explose, ni même, souvent, l’homme ou la femme qui me comble... Il faut donc que le désir ne soit pas toujours ni seulement un manque. Quoi? Une puissance: puissance de jouir et jouissance en puissance. Le corps en sait plus long là-dessus que nos philosophes. C’est légitimement qu’on parle de puissance sexuelle , pour désigner la capacité qu’a l’homme de désirer et de jouir. Qui y verrait un manque? C’est l’impuissant qui manque de quelque chose, et point seulement, ni toujours, ni surtout d’un manque... Ainsi existe-t-il une puissance de rire (disons: la gaieté), d’aimer le beau ou le bon (disons: le goût), de faire l’amour (disons: la libido), bref une puissance de jouir, qui est le désir même. Le plaisir est son acte.

Telle est à peu près, contre Platon, Pascal ou Schopenhauer, la leçon d’Épicure et de Spinoza. Que le désir soit manque, le plus souvent, du moins vécu comme tel, c’est entendu, comme aussi que le bonheur par là même soit manqué. Ce n’est donc pas du bonheur qu’il faut partir, mais du plaisir: plaisir du corps (la jouissance), plaisir de l’âme (la joie). Du bonheur, nous n’avons en effet, sauf le sage, aucune expérience positive; du plaisir, dirait Épicure, aucune expérience négative. C’est donc le plaisir, non le bonheur, qui est le bien premier: le bonheur ne serait rien sans le plaisir, quand le plaisir, sans bonheur, est encore quelque chose. «Pour ma part, écrivait Épicure, je ne sais ce qu’est le bien, si l’on écarte les plaisirs de la table, ceux de l’amour et tout ce qui charme les oreilles et les yeux» (Diogène Laërce, X, 6). Jouir et se réjouir, tel est le bien de l’homme et le commencement de la sagesse. Comment les philosophes pourraient-ils la penser, et comment pourrions-nous les comprendre, si elle n’était déjà, fût-ce faiblement, en tous? La sagesse pratique (phronèsis ) est condition de la sagesse théorique (sophia ), et c’est une sagesse, d’abord, du corps. «Le plaisir du ventre, disait Épicure (409 Us. ), est le principe et la racine de tout bien; c’est à lui que se ramènent les biens spirituels et les valeurs supérieures.» La phronèsis est ici «plus précieuse même que la philosophie», qu’elle permet et qui ne la remplace pas. Mais le bonheur reste le but pourtant, que la phronèsis échoue à atteindre, et qui justifie de philosopher. Qui se contenterait du plaisir sans bonheur? «Il faut donc, annonce Épicure, méditer sur ce qui procure le bonheur, puisque, lui présent, nous avons tout, et, lui absent, nous faisons tout pour l’avoir» (Lettre à Ménécée , 122). Quelque chose comme une ascension apparaît ici, où hédonisme et eudémonisme se rejoignent: le plaisir est le bien premier; le bonheur, le bien souverain.

Reste à penser, pour l’un et l’autre, leur rapport au manque. Ce qu’Épicure montre, contre Platon et les siens, c’est qu’il s’agit d’un rapport, dans les deux cas, d’exclusion. Non, certes, que plaisir et manque ne puissent cohabiter: je peux boire en ayant encore soif, manger en ayant encore faim, et manquer (telle est, explique Lucrèce, la folie des amants) de la femme même qu’à l’instant je possède. C’est ce qu’Épicure appelait le plaisir en mouvement (boire quand on a soif, manger quand on a faim...), qui certes est un bien, comme tout plaisir, mais qui reste habité du manque encore qui le meut et, en quelque sorte, le corrompt ou l’obscurcit. L’affamé ne fait pas un bon gourmet, ni l’amant trop avide le meilleur des amants... Même dans ce cas, pourtant, la rencontre du plaisir et du manque reste conjonction de contraires: la faim (comme souffrance) et l’alimentation (comme plaisir), si elles peuvent exister simultanément, n’en restent pas moins opposées: preuve en est que l’une abolira l’autre et, déjà, l’atténue. Il s’agit donc d’une disjonction exclusive (Maxime capitale III). Tout plaisir est un bien, pour Épicure, toute souffrance est un mal, et ils ne peuvent coexister qu’en s’opposant: le plaisir, loin de supposer toujours le manque, n’apparaît qu’en le supprimant. On dira que c’est en quoi il le suppose, et que l’abolition du manque abolit aussi, par là même, le plaisir... C’est oublier, répondrait Épicure (bien proche ici d’Aristote: voir Éthique à Nicomaque , VII, XV et X, II-IV), qu’il existe aussi, outre le plaisir en mouvement, un plaisir en repos , plus essentiel (il est le plaisir constitutif de vivre et d’être bien) et qui, loin de satisfaire un manque, s’épanouit au contraire quand on ne manque de rien. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui la plénitude: ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas souffrir, ne pas craindre, ne pas regretter... Les formules sont négatives (le langage reflète la primauté existentielle de la souffrance), mais la réalité est positive, absolument positive, et la seule positivité qui vaille. Le plaisir en repos est le plaisir constitutif de vivre, et la vie même comme plaisir. «Une fois cet état réalisé en nous, explique Épicure, toute la tempête de l’âme s’apaise, le vivant n’ayant plus à aller comme vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose par quoi rendre complet le bien de l’âme et du corps» (Lettre à Ménécée , 128). Absence de souffrance pour le corps (aponia ), absence de trouble pour l’âme (ataraxia ): plénitude. C’est le bonheur même, à quoi rien ne manque. Plutôt, le bonheur, en tant qu’il est un état spirituel, est l’ataraxie, et elle seule: on peut être heureux en souffrant, mais point en étant troublé. Le bonheur est le plaisir en repos de l’âme.

Il faut bien reconnaître qu’une telle simplicité nous laisse perplexes: qui ne préfère boire plutôt que n’avoir pas soif, faire l’amour plutôt que n’en avoir pas envie? Qui ne préfère le mouvement de jouir à la jouissance du repos? Perplexité, toutefois, n’est pas réfutation. Sommes-nous si bons juges? Avons-nous une telle maîtrise du bonheur? En avons-nous même seulement l’expérience? Le culte exclusif du plaisir en mouvement (le désir «futile et vain» d’Aristote) est certes dominant en l’homme, et aujourd’hui peut-être plus que jamais. Mais il est aussi, on l’a vu, ce qui nous sépare du bonheur dans le mouvement même qui le poursuit. Il se pourrait, dès lors, que notre perplexité ne mesure que notre éloignement de la sagesse. Si le bonheur est possible (et Épicure nous dit plus: qu’il existe, qu’il l’a vécu, et c’est sur quoi tous les sages à peu près s’accordent), si le bonheur est possible, donc, il suppose une conversion du désir, et c’est cette conversion qu’on appelle la sagesse: désirer non plus ce qui nous manque (ce qui est la voie du malheur ou de la religion: Platon, Pascal, Schopenhauer...), même pas ce que nous avons (puisque nous pouvons le perdre), même pas ce que nous sommes (puisque nous ne sommes rien), mais ce que nous vivons, connaissons ou faisons. C’est le point essentiel, sur quoi se rejoignent les deux grandes sagesses d’Occident, l’épicurienne et la stoïcienne, et que l’Orient, à sa façon, confirme. Il s’agit de désirer le réel – de l’aimer, si l’on peut, de l’accepter, si l’on ne peut pas – tel qu’il est, au lieu de le refuser toujours pour désirer l’irréel. Le bonheur est simple comme bonjour, et c’est pourquoi il est si difficile: il n’est qu’un grand oui au monde et à la vie. Mais le premier mouvement, qui est de peur, est de dire non, ou oui seulement sous conditions: «J’aimerais le monde, s’il n’était précisément ce qu’il est, ou la vie, si elle n’était mortelle, ou cette femme, si elle n’avait tel ou tel défaut...» Folie et tristesse. La sagesse, dans toutes les langues, est à l’inverse: accepter plutôt que refuser, supporter plutôt que haïr, aimer plutôt que mépriser... «C’est bien peu, dira-t-on, pour faire un bonheur...» C’est oublier l’action, sans laquelle le bonheur en effet ne serait rien. Car le bonheur n’est pas un état ou une disposition de l’existence. Il n’est pas quelque chose qu’on puisse posséder, trouver, atteindre, et c’est pourquoi, en un sens, il n’y a pas de bonheur: le bonheur n’est pas de l’ordre d’un «il y a». Ce n’est pas une chose, ce n’est pas un étant, ce n’est pas un état: c’est un acte.

Aristote l’avait déjà vu (Éthique à Nicomaque , I, VI et X, VI; Éthique à Eudème , II, I); et Épicure, avec d’autres mots, en serait d’accord – comme aussi, bien plus tard, Montaigne ou Spinoza. Être heureux, ce n’est ni avoir ni être; c’est faire. Le plaisir en repos n’est pas un plaisir passif (pas plus que l’acte sans mouvement d’Aristote, ou le non-agir des Orientaux, n’est l’inaction), mais l’acte même de jouir et d’exister (le plaisir d’agir et d’être) quand il est libéré enfin du manque et du refus qui, chez presque tous, le hantent et, à force de le différer toujours, l’interdisent. On comprend que cet acte vaut par lui-même, et non pour d’autres fruits qu’il serait censé apporter. Si tu plantes des choux pour avoir des choux, explique à peu près Montaigne, tu craindras la grêle ou les voleurs, et cela gâchera ton plaisir. De même, si tu vis pour être heureux... Agis, donc, non pour le fruit attendu, mais pour le plaisir de l’action: vis, non pour le bonheur, mais pour vivre. C’est le seul bonheur en vérité: le bonheur en acte, c’est l’acte même comme bonheur.

Alors seulement le plaisir est pur , comme disaient les épicuriens, ou plein, ou simple, parce que purifié d’abord du néant – angoisse ou manque – qui le sépare de lui-même. Ce néant n’est rien, et il ne cesse pourtant de nous précéder. C’est ce qu’on appelle l’avenir: «poison mortel», disait Épicure (sentence vaticane 30), par quoi nous ne cessons d’ajourner la joie (s.v. 14). La vie se perd ainsi à attendre (ibid. ); le bonheur commence lorsque l’on n’attend plus.

Bonheur, espoir et vertu

Une telle expérience – précisément parce qu’elle est absolument simple – suppose un bouleversement de notre rapport au temps. Si le désir est manque, presque toujours, c’est qu’il est temporel: le désir est manque à chaque fois qu’il se fait espérance. Arrêtons-nous là, un instant. On ne peut, on l’a vu, concéder à Platon que tout désir soit manque. C’est au contraire le propre de toute action – et de tout plaisir actif – que d’accomplir un désir qui, au présent, ne manque de rien. Je suis actuellement en train d’écrire; c’est donc que je désire le faire (j’aurais autrement déjà arrêté), et cela pourtant ne me manque pas (puisque je le fais). Agir, c’est satisfaire un désir qui n’est pas un manque mais, et dans l’acte même, une puissance. Cela n’interdit nullement d’y trouver du plaisir. Au contraire, dirait Aristote (Éthique à Nicomaque , VII, XIII-XV et X, IV; Métaphysique , ), car le plaisir est alors à la fois en acte (il est puissance de jouir, dirions-nous, mais non jouissance en puissance) et en repos (puisque rien ne lui manque ou ne le trouble): c’est l’acte parfait (energeia ), que le plaisir accompagne (comme la beauté, dit joliment Aristote, accompagne la jeunesse) et parachève (le même acte, sans plaisir, serait imparfait). Ce que Platon dit du désir (qu’on ne désire que ce dont on manque) est donc vrai, non du désir en acte (comme puissance de jouir), mais du désir en attente (comme jouissance en puissance): non du désir, mais de l’espérance ! Je peux bien, écrivant, désirer écrire, me promenant, désirer me promener – et désirer non d’autres mots ou d’autres pas, mais ceux-là mêmes qu’à l’instant je trace ou fais. C’est même nécessairement ce qui se passe, dans toute action (on ne peut écrire ou se promener sans le vouloir, ni le vouloir sans le désirer), et c’est l’action même, et le plaisir de l’action: le plaisir en acte dans l’acte même! En revanche, je ne peux espérer écrire ce que j’écris ou faire le pas que je fais: je ne peux espérer tout au plus que les mots ou les pas à venir . Or cela, Platon a raison, n’est jamais acquis (je peux rester bloqué devant une page blanche, renoncer devant l’averse ou la fatigue...) ni présent (nul jamais n’écrira un mot à venir, ne fera un pas à venir...). On n’espère que l’avenir, on ne vit que le présent: entre les deux s’engouffre le manque, où ils s’engouffrent.

C’est pourquoi le bonheur est manqué: non du fait du désir (que le bonheur, au contraire, suppose), mais du fait de l’espérance . Nul peut-être n’a mieux vu la chose, en tout cas en Occident, que les stoïciens. L’espérance (qu’ils appellent parfois désir [epithumia ], mais en précisant qu’il s’agit d’un désir portant sur l’avenir) est une passion, c’est-à-dire, dans leur langage, un mouvement déraisonnable de l’âme qui s’éloigne de la nature. Le sage ne saurait la ressentir. Il vit au présent et rien ne lui manque: qu’irait-il espérer? Est-ce à dire qu’il soit sans désir? Au sens où nous l’entendons, point du tout. Mais son désir ne porte que sur le réel ou le présent (présent qui n’est pas un instant mais une durée), soit pour s’en réjouir, quand il ne dépend pas de lui, soit pour l’accomplir, quand il en dépend. Ce dernier désir (désir d’un bien présent qui dépend de moi), les stoïciens lui donnent le nom, qui est le sien, de volonté . C’est la puissance d’agir. Elle est au sage ce que l’espérance est aux fous, et son rapport privilégié au bonheur. Puisque le sage veut tout ce qui arrive, tout arrive comme il veut; il est donc heureux toujours sans espérer jamais. Qu’irait-il espérer, d’ailleurs, puisqu’il est heureux? Et comment ne le serait-il pas, puisqu’il n’espère rien? La même idée, mais poussée à la limite, se retrouve en Orient: «Seul est heureux celui qui a perdu tout espoir, dit un texte hindou, car l’espoir est la plus grande torture qui soit et le désespoir le plus grand bonheur» (S mkhya-S tra , IV, XI, qui cite lui-même le Mah bh rata ). Paradoxe? Assurément: puisque l’opinion (la doxa ) est du côté du manque, toute sagesse est paradoxale et passera pour folie aux yeux des fous. Mais qu’importe l’opinion? Le réel ne manque jamais, voilà le point, et l’irréel manque toujours. L’expérience, pour chacun, tranchera.

La notion de volonté, telle que les stoïciens la pensent, nous conduit à la morale. On reproche souvent au bonheur d’être immoral, soit parce qu’il serait égoïste, soit parce qu’il dissuaderait d’agir. Les deux reproches vont d’ailleurs de pair. «S’il n’espère rien, dira-t-on, si rien ne lui manque, le sage restera inactif. Qu’en est-il alors du malheur ou de l’injustice?...» C’est confondre à nouveau l’espérance et la volonté. Loin qu’on ne veuille jamais que ce qu’on espère (comme s’il fallait espérer d’abord pour vouloir!), on n’espère, au contraire, que là où l’on est incapable de vouloir. Ainsi espère-t-on le beau temps, parce que l’on n’y peut rien. Mais qui, quand il en est capable, espérerait agir? La volonté ne fait qu’un avec l’acte (vouloir sans agir, ce n’est pas vouloir); elle ne saurait donc s’identifier à l’espérance, qui suppose au contraire que l’acte n’ait pas lieu ou ne soit pas en notre pouvoir. Le paralytique peut bien espérer marcher; pour l’homme sain, sa volonté lui suffit. C’est en quoi toute espérance est passive (on n’espère jamais ce qu’on fait, on ne fait jamais ce qu’on espère), et toute action, en quelque chose, désespérée. «J’espère guérir», dit le malade; «j’espère être reçu à mon examen», dit l’étudiant; «j’espère que nous allons gagner les élections», dit le militant... C’est que cela ne dépend pas seulement de leur volonté. Mais qui dirait, au présent: «J’espère me soigner, j’espère travailler, j’espère militer...»? Et qui s’est jamais soigné, qui a jamais travaillé ou milité, si ce n’est au présent? Le problème n’est plus d’espérer, alors, mais de vouloir. On dira qu’on se soigne parce qu’on espère guérir, qu’on travaille, qu’on milite parce qu’on espère le succès ou la victoire... Sans doute est-ce ainsi que l’on imagine la chose, mais c’est notre part d’impuissance ou d’ignorance. La vérité, c’est qu’on se soigne, qu’on travaille ou qu’on milite non parce qu’on espère ceci ou cela (d’autres espèrent la même chose, qui ne le font pas), mais parce qu’on le veut . Peut-on agir, pourtant, sans espérer? Oui, répondent les stoïciens, et c’est ce qu’on appelle la vertu. La vertu, rapporte Diogène Laërce (VII, 89), est en effet «adoptée pour elle-même, non point par crainte ni par espoir», et c’est ce que Kant au fond confirmera. Agir dans l’espoir de quelque chose (fût-ce de la vertu), ce n’est pas agir vertueusement. De là ce que Marc Aurèle appelait «la morale parfaite»: vivre chaque jour, accomplir chaque acte «comme si c’était le dernier» (Pensées , II, 5 et VII, 69). La vertu, comme le bonheur, est désespérée: là où est le souverain bien, disait Sénèque (De la vie heureuse , XV), il n’y a accès «ni à l’espoir ni à la crainte». Il est donc vain d’espérer la vertu (puisqu’elle ne dépend que de notre volonté) et triste d’espérer le bonheur (puisque cela suppose qu’on ne l’a pas). Bonheur et vertu, loin de s’opposer, se rejoignent: ils sont le triomphe de la volonté sur l’espérance, et c’est en quoi aussi ils sont liberté. Le sage fait tout ce qu’il veut puisqu’il veut (et ne veut que) tout ce qu’il fait. «Ne rien attendre, disait Marc Aurèle, ne rien fuir, mais te contenter de l’action présente...» (Pensées , III, 12). Comment ne serait-elle pas bonne, cette action, puisqu’on ne fait jamais le mal que dans l’espoir d’un bien, et le bien, moralement parlant, qu’à la condition de n’en rien espérer? Est-ce possible? Les stoïciens eux-mêmes en doutaient; mais ils ont tracé la voie, où chacun au moins peut cheminer: espérer un peu moins, vouloir un peu plus... C’est le présent de vivre. Et sans doute n’est-ce pas la même chose de trouver son bonheur dans la vertu (comme le stoïcien) ou sa vertu dans le bonheur (comme l’épicurien); il reste que l’un ne va pas sans l’autre, pour le sage, et c’est à quoi on le reconnaît.

Félicité, béatitude et amour

Est-ce à dire qu’il n’est de bonheur que pour le sage? Ce serait faire du bonheur – et d’ailleurs aussi de la sagesse – un absolu qui nous l’interdirait. En vérité, personne n’est sage tout entier, ni fou, et tout bonheur en cela est relatif: on est plus ou moins heureux, et c’est ce qu’on appelle être heureux. Qui voudrait l’être absolument ne le serait jamais, et c’est en quoi le bonheur se distingue de la félicité (si l’on entend par là un bonheur absolu) et suppose qu’on y renonce.

On ne peut donc accepter ce qu’écrit Kant, à savoir que, «pour l’idée du bonheur, un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire» (Fondements de la métaphysique des mœurs , II). À ce compte-là, on ne serait jamais heureux, et il ne s’agirait tout au plus que d’être digne de le devenir (dans une autre vie): il n’y aurait plus que la morale et la religion. Cette félicité illusoire et impossible («idéal, comme dit Kant, non de la raison mais de l’imagination») est peut-être l’obstacle principal qui nous sépare du bonheur réel, toujours relatif, et qui ne va pas sans une part de deuil ou de renoncement. Cela est vrai, certes, des félicités paradisiaques que la religion promet: «L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, dira Marx, est l’exigence que formule son bonheur réel » (Critique de la philosophie du droit de Hegel , «Introduction»). Mais cela est vrai aussi, et peut-être surtout, des rêves terrestres que chacun se fait (la fortune, la gloire, le prince charmant...), rêves qui ne seraient que dérisoires s’ils ne faisaient de notre vie, par contraste, comme un long et douloureux purgatoire. «Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre...» L’abolition de l’espérance, en tant que bonheur illusoire du sujet, est ainsi, pourrait-on dire pour paraphraser Marx, l’exigence que formule son bonheur réel. Ce chemin de la désillusion est le chemin même de la philosophie, dans ce qu’il a de paradoxal: il faut cesser de croire au bonheur (comme félicité) pour pouvoir le vivre (comme bonheur). Pas de bonheur, ici encore, en tout cas pas de bonheur réel (car on peut être heureux sans doute, dans la foi, par la simple pensée d’un bonheur attendu; mais le bonheur ne vaut alors que ce que vaut cette pensée...); pas de bonheur, donc, pas de bonheur réel, sans une part de désespoir: le bonheur n’est possible (comme bonheur relatif) qu’à qui comprend qu’il est impossible (comme bonheur absolu). C’est aussi la leçon de Freud: pas de bonheur sans deuil, et sans le deuil, d’abord, du bonheur.

Cette relativité du bonheur pose le problème de la béatitude, qui est le bonheur des sages et dont la tradition philosophique semble bien faire un absolu. Quelle différence alors entre la béatitude et ce que nous appelons ici la félicité? Il s’agit, dans les deux cas, d’absolus, si l’on veut, en ceci qu’ils ne peuvent être augmentés. Mais l’absolu de la félicité est un absolu quantitatif (c’est un maximum , comme dit Kant, de bien-être ou de plaisirs), notion contradictoire et impossible à vivre, alors que la béatitude est un absolu qualitatif ou, mieux (car ce n’est pas non plus un maximum intensif), spirituel: s’il ne peut être augmenté, ce n’est pas qu’il est le plus grand possible mais qu’il n’est plus de l’ordre, au contraire, d’une grandeur. L’ataraxie, chez Épicure, n’est pas un maximum mais un équilibre; la béatitude, chez Spinoza, n’est pas un maximum mais une perfection. C’est pourquoi elles ne peuvent être augmentées, et c’est ce qui les distingue en effet du bonheur ordinaire (qui est toujours un plus ou moins de bonheur). «Le bonheur, disait par exemple Épicure, peut être de deux sortes: ou bien il est suprême et ne peut être augmenté, comme celui dont jouit un dieu, ou bien il est susceptible d’être augmenté ou diminué» (d’après Diogène Laërce, X, 121). Le premier bonheur est celui des sages, et c’est ce qu’ils appellent la béatitude. Le second est celui de tout un chacun (donc du sage aussi), et c’est ce qu’on peut appeler bonheur strictement. Ils se distinguent moins par la grandeur que par la pureté, la paix, l’harmonie: la béatitude n’est pas plus compliquée mais plus simple que le bonheur; ce n’est pas un bonheur infini, c’est un bonheur pacifié.

Mais la béatitude se distingue surtout du bonheur par son rapport au temps ou, comme dirait Spinoza, à l’éternité. On ne peut résumer ici le livre V de l’Éthique , qu’il faudrait citer en entier. Toute chose, y montre Spinoza, peut être conçue de deux manières, selon qu’on la considère dans le temps ou dans l’éternité. C’est le cas aussi du bonheur. En tant qu’il est conçu dans le temps, le bonheur est changement, et l’on nous dit «heureux ou malheureux suivant que nous changeons en mieux ou en pire» (Éthique , V, 39, scolie). Cela suppose naturellement une comparaison entre deux moments successifs et, par là, l’espérance et la crainte. Être heureux, dans le temps, c’est toujours espérer l’être ou craindre de ne l’être plus, et c’est pourquoi le bonheur n’est jamais parfait (on espère toujours l’augmenter, on craint toujours de le perdre...); c’est pourquoi, même, il n’est jamais là: le temps qui le contient nous en sépare, l’imagination qui le vise nous en prive. Tout bonheur, en ce sens, est imaginaire (c’est l’imagination de la joie possible), et réel seulement en tant qu’imaginaire. La béatitude, au contraire, serait un bonheur vrai, c’est-à-dire éternel (la vérité l’est toujours) et se déployant non dans l’imagination du passé ou de l’avenir, mais dans la nécessité du présent. C’est moins un autre bonheur que le bonheur même, vécu et pensé en vérité: non plus l’imagination de la joie possible, mais la connaissance vraie (éternelle) de la joie réelle.

Cette joie réelle, pour Spinoza, ne va pas sans amour. Qu’est-ce en effet qu’aimer? C’est se réjouir, explique Spinoza, à l’idée de quelque chose: «L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure» (Éthique , III, déf. 6 des affections). Cette définition, si elle paraît abstraite, rencontre pourtant l’expérience commune: dire à quelqu’un «je suis joyeux à l’idée que tu existes», c’est bien lui déclarer son amour. Mais, d’ordinaire, nous sommes surtout joyeux – encore n’est-ce vrai, le plus souvent, qu’en imagination – à l’idée de posséder l’autre (auquel cas ce n’est pas lui que nous aimons mais sa possession) ou bien d’en être aimé (auquel cas ce n’est pas lui que nous aimons mais son amour), et c’est ce qu’on appelle la passion, toujours égoïste, toujours narcissique, et promise à l’échec seulement: on ne peut posséder personne, ni être aimé jamais comme on le voudrait, et c’est la seule déception peut-être à laquelle on ne s’habitue pas. L’amour, au contraire, le véritable amour (celui qui est amour non de soi, mais de l’autre), est généreux toujours: il ne manque de rien (il est désir non de ce qui n’est pas, mais de ce qui est), il ne demande rien (puisque rien ne lui manque), il n’espère rien... Ce n’est pas l’éros de Platon mais la philia d’Aristote ou d’Épicure, l’agapè de Jésus ou de saint Paul (1 Cor., XIII), bref cet amour que les scolastiques appelaient non de concupiscence, mais d’amitié, et c’est bien le nom en effet qui lui convient. L’amant veut posséder l’aimé, et souffre de ne le pouvoir, puis s’ennuie de l’avoir pu... L’ami véritable se réjouit au contraire non de posséder ses amis (il sait bien que c’est impossible, que l’amitié n’illumine jamais que la solitude), pas même d’en être aimé (voilà longtemps qu’il n’y tient plus, qu’il est libéré de ce petit commerce des sentiments), mais qu’ils soient . Comment, sauf à aimer des cadavres, en serait-il privé? Sa joie n’est pas une caractéristique de son amitié, mais sa définition même. Il n’y a pas d’amour (éros ) heureux; il n’y a pas d’amitié (philia , agapè ) malheureuse. Cela, qui redonne une chance au couple peut-être, donne aussi la formule de la sagesse: le sage est l’ami du monde, de ses amis et de soi-même. Que cela soit également, et par là même, la formule du bonheur, c’est ce que chacun a compris et, de loin en loin, expérimente. Sans l’amitié, dit à peu près Aristote, la vie serait une erreur (Éthique à Nicomaque , VIII et IX), et c’est en quoi, ajoute Épicure, de tous les biens que la sagesse nous procure, «l’amitié est de beaucoup le plus grand» (Maxime capitale XXVII): la sagesse ne serait rien sans le bonheur, ni le bonheur sans l’amitié. C’est aussi ce que Spinoza, bien plus tard et avec d’autres mots, confirmera: il n’est bonheur que de joie; il n’est joie que d’aimer.

Nous en sommes si peu capables, nous en avons, même, si peu d’expérience – nous sommes si mal aimants et si mal aimés! – qu’on ose à peine l’écrire. Mais faut-il pour autant oublier la leçon des maîtres? Ce qu’ils enseignent, et presque en tout temps, et presque en tout pays, c’est que la conversion du désir, à quoi se ramène la sagesse, est conversion de l’amour, et à l’amour. Mais lequel? «Être amoureux est un état, disait Denis de Rougemont, aimer, un acte»; et les actes seuls dépendent de nous... Sans forcément refuser la passion (comment le pourrait-on, quand elle est là?), c’est donc sur cet acte d’aimer (non l’amour-passion mais l’amour-action!) qu’il faut faire fond. Il n’y a pas d’amour (éros ) heureux, et c’est notre part de folie; il n’y a pas de bonheur sans amour (philia , agapè ), et c’est notre part de sagesse. Cela donne, sinon la recette du bonheur (il est clair qu’il n’y en a pas, qu’il ne peut y en avoir), du moins l’indication d’un chemin, bien simple, comme il convient, et bien difficile: il s’agit d’espérer un peu moins, fût-ce le bonheur, et d’aimer un peu plus. Le bonheur suppose en cela, répétons-le, quelque chose comme le dédain du bonheur, et nous retrouvons là notre question initiale. «À quoi bon être heureux?...» Question saugrenue, disions-nous, et bien entendu sans réponse. Cela ne signifie pas qu’elle soit sans objet. Il se pourrait, au contraire, que le bonheur ne soit possible que dans cette indifférence vis-à-vis de lui – qu’on l’appelle désespoir ou générosité – où, sans plus d’amertume ni de regret et cessant même d’être espéré, il apparaît comme quantité finalement négligeable: moins nécessaire que la vérité, moins utile que le courage.

À quoi bon être heureux? Il n’y a pas de réponse, et c’est le bonheur même. Il n’est donné que par surcroît.

bonheur [ bɔnɶr ] n. m.
• déb. XIIe; de 1. bon et heur
I
1Chance. Puisque j'ai le bonheur de vous rencontrer. heur. Il est célibataire ! Il ne connaît pas son bonheur, c'est une chance qu'il n'apprécie peut-être pas (mais qui est appréciable). Porter bonheur : donner de la chance. ⇒ porte-bonheur. Porter bonheur à qqn. Loc. fam. Au petit bonheur (la chance) : au hasard. « Toutes choses, dans cette maison Baudoin, semblaient résolues au petit bonheur » (Duhamel). Loc. adv. PAR BONHEUR : par chance. ⇒ heureusement. Par bonheur, il était encore là. « Puisque, par bonheur, personne n'est encore averti de la chose » (Molière).
2Littér. Réussite, succès (précédé de avec). Cette œuvre allie avec bonheur des qualités très opposées.
Littér. Effet réussi par une habileté spontanée. Des bonheurs d'expression.
II(XVe)
1 État de la conscience pleinement satisfaite. béatitude, bien-être, félicité, 1. plaisir; contentement, enchantement, euphorie, extase, joie, ravissement, satisfaction. Le bonheur parfait, suprême. Son bonheur est menacé. La recherche du bonheur. eudémonisme. Jouir d'un bonheur sans nuage, sans mélange. Nager dans le bonheur. Le bonheur de vivre, d'aimer. Souhaits de bonheur. bénédiction, vœu. « le bonheur n'est peut-être qu'un malheur mieux supporté » (Yourcenar ). « le bonheur, ça n'est pas une timbale qu'on décroche [...] C'est surtout une aptitude, je crois » (Martin du Gard). Faire le bonheur de qqn, le rendre heureux. Cet enfant fait le bonheur de ses parents. (Choses) Loc. prov. L'argent ne fait pas le bonheur. PROV. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Fam. Si ce crayon peut faire votre bonheur, vous est utile.
2Par ext. Ce qui rend heureux. joie. « Ah ! mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps ! » (Proust). fam. pied. C'est un grand bonheur pour moi. Les petits bonheurs.
⊗ CONTR. Malheur; malchance; échec, inquiétude, peine.

bonheur nom masculin (de bon et heur) Bonne chance, circonstance favorable : Nous avons eu le bonheur d'arriver à temps. État de complète satisfaction : Rien ne peut troubler leur bonheur. Joie, plaisir liés à une circonstance : Quel bonheur de se retrouver ici !bonheur (citations) nom masculin (de bon et heur) Émile Chartier, dit Alain Mortagne-au-Perche 1868-Le Vésinet 1951 Il n'y a de bonheur possible pour personne sans le soutien du courage. Minerve ou De la sagesse Gallimard Émile Chartier, dit Alain Mortagne-au-Perche 1868-Le Vésinet 1951 On peut défaire n'importe quel bonheur par la mauvaise volonté. Minerve ou De la sagesse Gallimard Henri Alban Fournier, dit Alain-Fournier La Chapelle-d'Angillon, Cher, 1886-bois de Saint-Rémy, Hauts de Meuse, 1914 Le bonheur est une chose terrible à supporter. Correspondance avec Jacques Rivière Gallimard Claude Aveline Paris 1901-Paris 1992 L'homme qui réclame la liberté, c'est au bonheur qu'il pense. Avec toi-même, etc. Mercure de France Gaston Bachelard Bar-sur-Aube 1884-Paris 1962 La barque de Caron va toujours aux enfers. Il n'y a pas de nautonier du bonheur. L'Eau et les Rêves José Corti Honoré de Balzac Tours 1799-Paris 1850 Il y a du bonheur dans toute espèce de talent. Le Cabinet des antiques, Préface Simone de Beauvoir Paris 1908-Paris 1986 La beauté se raconte encore moins que le bonheur. La Force de l'âge Gallimard Paul, dit Tristan Bernard Besançon 1866-Paris 1947 Je n'ai aucune espèce de joie à faire le bonheur des gens qui ne me plaisent pas. Jules, Juliette et Julien L'Illustration Charles Bonnet Genève 1720-Genthod, près de Genève, 1793 Le bonheur et le malheur sont toujours relatifs à quelque situation antécédente dont on conserve le souvenir. Essai analytique sur les facultés de l'âme Robert Brasillach Perpignan 1909-Montrouge 1945 Le bonheur s'attache aux plus fragiles aspects, et naît, de préférence, des choses minimes et du vent. L'Enfant de la nuit Plon Albert Camus Mondovi, aujourd'hui Deraan, Algérie, 1913-Villeblevin, Yonne, 1960 L'héroïsme est peu de chose, le bonheur est plus difficile. Lettres à un ami allemand Gallimard Albert Camus Mondovi, aujourd'hui Deraan, Algérie, 1913-Villeblevin, Yonne, 1960 Il n'y a pas de honte à préférer le bonheur. La Peste Gallimard François René, vicomte de Chateaubriand Saint-Malo 1768-Paris 1848 Le vrai bonheur coûte peu ; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne espèce. Mémoires d'outre-tombe Émile Michel Cioran Răşinari, près de Sibiu, 1911-Paris 1995 La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur. Syllogismes de l'amertume Gallimard Paul Claudel Villeneuve-sur-Fère, Aisne, 1868-Paris 1955 Le bonheur n'est pas le but mais le moyen de la vie. Journal Gallimard Paul Claudel Villeneuve-sur-Fère, Aisne, 1868-Paris 1955 Le bonheur n'est pas un luxe ; il est en nous comme nous-mêmes. La Ville (2e version), III, Cœuvre Mercure de France Jean Cocteau Maisons-Laffitte 1889-Milly-la-Forêt 1963 Académie française, 1955 À force de plaisirs notre bonheur s'abîme. Vocabulaire La Sirène Jean Commerson Paris 1802-Paris 1879 Soyez heureux, c'est là le vrai bonheur. Le Dessin humoristique, légende d'un dessin Léon Dierx La Réunion 1838-Paris 1912 Un bonheur nous vient-il, cherchons-en un nouveau. Aspirations Le Dentu Jean-François Ducis Versailles 1733-Versailles 1816 Académie française, 1778 Notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé. Cité par Charles Augustin Sainte-Beuve, Consolations, I Eugène Grindel, dit Paul Eluard Saint-Denis 1895-Charenton-le-Pont 1952 Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur et rien d'autre. Poésie ininterrompue, le Château des pauvres Gallimard Gustave Flaubert Rouen 1821-Croisset, près de Rouen, 1880 Académie française, 1880 Le bonheur est comme la vérole : pris trop tôt, il peut gâter complètement la constitution. Correspondance, à Louise Colet, 1853 Gustave Flaubert Rouen 1821-Croisset, près de Rouen, 1880 Académie française, 1880 Il ne faut jamais penser au bonheur ; cela attire le diable, car c'est lui qui a inventé cette idée-là pour faire enrager le genre humain. Correspondance, à Louise Colet, 1853 Bernard Le Bovier de Fontenelle Rouen 1657-Paris 1757 Le plus grand secret pour le bonheur, c'est d'être bien avec soi. Du bonheur Bernard Le Bovier de Fontenelle Rouen 1657-Paris 1757 Un grand obstacle au bonheur, c'est de s'attendre à un trop grand bonheur. Du bonheur André Gide Paris 1869-Paris 1951 On appelle « bonheur » un concours de circonstances qui permette la joie. Mais on appelle « joie » cet état de l'être qui n'a besoin de rien pour se sentir heureux. Divers Gallimard André Gide Paris 1869-Paris 1951 Ne distingue pas Dieu du bonheur et place tout ton bonheur dans l'instant. Les Nourritures terrestres Gallimard André Gide Paris 1869-Paris 1951 Où tu ne peux pas dire tant mieux, dis : tant pis, Nathanaël. Il y a là de grandes promesses de bonheur. Les Nourritures terrestres Gallimard André Gide Paris 1869-Paris 1951 Ne peut rien pour le bonheur d'autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Les Nouvelles Nourritures Gallimard Jean Giraudoux Bellac 1882-Paris 1944 Dieu n'a pas prévu le bonheur pour ses créatures : il n'a prévu que des compensations. Intermezzo, I, 6, l'inspecteur Grasset Joseph Arthur, comte de Gobineau Ville-d'Avray 1816-Turin 1882 Être heureux, c'est une vertu et une des plus puissantes. Les Pléiades Bernard Grasset Chambéry 1881-Paris 1955 La réussite n'est souvent qu'une revanche sur le bonheur. Remarques sur l'action Gallimard Melchior, baron de Grimm Ratisbonne 1723-Gotha 1807 Qu'on déraisonne tristement sur le bonheur, c'est le sort de presque tous ceux qui en ont écrit. Correspondance littéraire Paul Henri Thiry, baron d'Holbach Edesheim, Palatinat, 1723-Paris 1789 Quand on voudra s'occuper utilement du bonheur des hommes, c'est par les Dieux du ciel que la réforme doit commencer. Système de la nature Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 […] Le bonheur, amie, est chose grave. Il veut des cœurs de bronze et lentement s'y grave. Hernani, V, 3, Hernani Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 Le bonheur est vide, le malheur est plein. Tas de pierres Éditions Milieu du monde Marcel Jouhandeau Guéret 1888-Rueil-Malmaison 1979 Le bonheur, c'est tout de suite ou jamais. Éléments pour une éthique Grasset Jean de La Bruyère Paris 1645-Versailles 1696 L'on veut faire tout le bonheur, ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime. Les Caractères, Du cœur Pierre Choderlos de Laclos Amiens 1741-Tarente 1803 L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle procure. Les Liaisons dangereuses Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert Paris 1647-Paris 1733 Je ne sépare point l'idée de bonheur de l'idée de perfection. Lettres, à l'abbé Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert Paris 1647-Paris 1733 Mettre la sagesse à être heureux, cela est raisonnable ; cependant j'aimerais encore mieux mettre mon bonheur à être sage. Lettres, à l'abbé Valery Larbaud Vichy 1881-Vichy 1957 Le bonheur, la faculté de jouir de toutes les choses de la vie et de l'esprit, est-il le privilège des seules natures grossières ? A. O. Barnabooth, Journal intime Gallimard Nicolas Malebranche Paris 1638-Paris 1715 Il n'est pas au pouvoir de notre volonté de ne pas souhaiter d'être heureux. De la recherche de la vérité André Maurois Elbeuf 1885-Neuilly 1967 Académie française, 1938 Il y a dans tous les succès humains une part mal définie de bonheur. Lyautey Plon André Maurois Elbeuf 1885-Neuilly 1967 Académie française, 1938 Le bonheur est une fleur qu'il ne faut pas cueillir. Mémoires Flammarion Michel Eyquem de Montaigne château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1533-château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1592 La volupté même et le bonheur ne se perçoivent point sans vigueur et sans esprit. Essais, I, 42 Charles de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu château de La Brède, près de Bordeaux, 1689-Paris 1755 Il faudrait convaincre les hommes du bonheur qu'ils ignorent, lors même qu'ils en jouissent. Mes pensées Henry Millon de Montherlant Paris 1895-Paris 1972 Académie française, 1960 Le bonheur ne m'ennuie jamais. Carnets Gallimard Ioánnis Papadhiamandopoúlos, dit Jean Moréas Athènes 1856-Paris 1910 Un bonheur passionné ressemble à de l'angoisse. Le Voyage de Grèce La Plume Jean Paulhan Nîmes 1884-Neuilly-sur-Seine 1968 Académie française, 1963 Le bonheur dans l'esclavage fait de nos jours figure d'idée neuve. Le Bonheur dans l'esclavage Pauvert Marcel Proust Paris 1871-Paris 1922 […] ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur […]. À la recherche du temps perdu, À l'ombre des jeunes filles en fleurs Gallimard Marcel Proust Paris 1871-Paris 1922 […] Un même fait porte des rameaux opposés et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il avait causé […]. À la recherche du temps perdu, À l'ombre des jeunes filles en fleurs Gallimard Marcel Proust Paris 1871-Paris 1922 Ce qui pour nous fait le bonheur ou le malheur de notre vie consiste pour tout autre en un fait presque imperceptible. Jean Santeuil Gallimard Raymond Queneau Le Havre 1903-Paris 1976 Jconnaîtrai jamais le bonheur sur terre Je suis bien trop con. L'Instant fatal Gallimard Henri de Régnier Honfleur 1864-Paris 1936 Académie française, 1911 L'argent donne tout ce qui semble aux autres le bonheur. « Donc… » Kra Jules Renard Châlons, Mayenne, 1864-Paris 1910 Le goût mûrit aux dépens du bonheur. Journal, 13 janvier 1908 Gallimard Jules Renard Châlons, Mayenne, 1864-Paris 1910 On n'est pas heureux : notre bonheur, c'est le silence du malheur. Journal, 21 septembre 1894 Gallimard Nicolas Edme Rétif, dit Restif de La Bretonne Sacy, Yonne, 1734-Paris 1806 Le bonheur […] est un fruit délicieux, qu'on ne rend tel qu'à force de culture. Les Parisiennes Pierre Reverdy Narbonne 1889-Solesmes 1960 À quelque chose, bonheur aussi est bon. En vrac Éditions du Rocher Jules Romains, pseudonyme littéraire devenu ensuite le nom légal de Louis Farigoule Saint-Julien-Chapteuil, Haute-Loire, 1885-Paris 1972 Académie française, 1946 L'univers est une énorme injustice. Le bonheur a toujours été une injustice. Les Hommes de bonne volonté, le Tapis magique Flammarion Jean-Jacques Rousseau Genève 1712-Ermenonville, 1778 L'espèce de bonheur qu'il me faut, ce n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire ce que je ne veux pas. Correspondance, à M. de Malesherbes Jean-Jacques Rousseau Genève 1712-Ermenonville, 1778 Un homme vraiment heureux ne parle guère et ne rit guère ; il resserre pour ainsi dire son bonheur autour de lui. Émile ou De l'éducation Claude Roy Paris 1915-Paris 1997 Je me tresse un bonheur comme un panier de jonc, et j'y mets un grillon, une nuit de septembre, le ciel bien lessivé par un matin tout blond, une fille endormie qui se mélange à l'ombre. Poésies, À regret Gallimard Antoine de Saint-Exupéry Lyon 1900-disparu en mission aérienne en 1944 Si tu veux comprendre le mot de bonheur, il faut l'entendre comme récompense et non comme but. Citadelle Gallimard Louis Antoine Léon Saint-Just Decize 1767-Paris 1794 Le bonheur est une idée neuve en Europe. Rapport à la Convention, 3 mars 1794 Armand Salacrou Rouen 1899-Le Havre 1989 Le bonheur n'est jamais triste ou gai. Il est le bonheur. Histoire de rire Gallimard Armand Salacrou Rouen 1899-Le Havre 1989 Lorsqu'on souffre d'une vraie souffrance, comme on regrette même un faux bonheur ! Histoire de rire Gallimard Armand Salacrou Rouen 1899-Le Havre 1989 Nous sommes beaucoup plus malheureux dans le malheur qu'heureux dans le bonheur. Histoire de rire Gallimard Joseph-Marie, dit Joséphin Soulary Lyon 1815-Lyon 1891 Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve. Sonnets humoristiques, Rêves ambitieux Anne Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, dite Mme de Staël Paris 1766-Paris 1817 La gloire elle-même ne saurait être, pour une femme, qu'un deuil éclatant du bonheur. Corinne ou l'Italie Henri Beyle, dit Stendhal Grenoble 1783-Paris 1842 La beauté n'est que la promesse du bonheur. De l'amour Henri Beyle, dit Stendhal Grenoble 1783-Paris 1842 Il est difficile de ne pas s'exagérer le bonheur dont on ne jouit pas. Journal Henri Beyle, dit Stendhal Grenoble 1783-Paris 1842 J'appelle caractère d'un homme sa manière habituelle d'aller à la chasse du bonheur, en termes plus clairs, mais moins significatifs : l'ensemble de ses habitudes morales. Vie de Henry Brulard Isaac Félix, dit André Suarès Marseille 1868-Saint-Maur-des-Fossés 1948 Le vrai bonheur est une contemplation active. Remarques Gallimard Jules Supervielle Montevideo, Uruguay, 1884-Paris 1960 On voyait le sillage et nullement la barque Parce que le bonheur avait passé par là. Les Amis inconnus, le Sillage Gallimard Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 Le bonheur a les yeux fermés. Mauvaises Pensées et autres Gallimard Boris Vian Ville-d'Avray 1920-Paris 1959 Ce qui m'intéresse, ce n'est pas le bonheur de tous les hommes c'est celui de chacun. L'Écume des jours Pauvert Marguerite de Crayencour, dite Marguerite Yourcenar Bruxelles 1903-Mount Desert Island, Maine [É.-U.], 1987 Tout bonheur est une innocence. Alexis ou le Traité du vain combat Plon Marguerite de Crayencour, dite Marguerite Yourcenar Bruxelles 1903-Mount Desert Island, Maine [É.-U.], 1987 Tout bonheur est un chef-d'œuvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l'altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l'abêtit. Mémoires d'Hadrien Plon Horace, en latin Quintus Horatius Flaccus Venusia, Apulie, 65-Rome ? 8 avant J.-C. Sur les flots, sur les grands chemins, nous poursuivons le bonheur. Mais il est ici, le bonheur. … Navibus atque Quadrigis petimus bene vivere. Quod petis, hic est. Épîtres, I, XI, 28 Eschyle Éleusis vers 525-Gela, Sicile, 456 avant J.-C. On fait le délicat dans les jours de bonheur. Agamemnon, 1205 (traduction P. Mazon) Thucydide Athènes vers 460-après 395 avant J.-C. Mettez le bonheur dans la liberté, la liberté dans la vaillance. Histoire de la guerre du Péloponnèse, II, 43, 4 (traduction J. de Romilly) Commentaire Périclès s'adressant aux Athéniens. Coran Le bonheur est proche du malheur ; oui, le bonheur est proche du malheur. Coran, XCIV, 5-6 George Gordon, lord Byron Londres 1788-Missolonghi 1824 Le souvenir du bonheur n'est plus du bonheur ; le souvenir de la douleur est de la douleur encore. Joy's recollection is no longer joy, While sorrow's memory is a sorrow still. Marino Faliero, II, 1 Aldous Huxley Godalming, Surrey, 1894-Los Angeles 1963 Le bonheur n'est jamais grandiose. Happiness is never grand. Brave New World, 16 Henrik Ibsen Skien 1828-Christiania 1906 Chercher le bonheur dans cette vie, c'est là le véritable esprit de rébellion. Les Revenants, I Søren Aabye Kierkegaard Copenhague 1813-Copenhague 1855 Hélas, la porte du bonheur ne s'ouvre pas vers l'intérieur, et il ne sert donc à rien de s'élancer contre elle pour la forcer. Elle s'ouvre vers l'extérieur. Il n'y a rien à faire. Ou bien… ou bien Giacomo Leopardi Recanati, Marches, 1798-Naples 1837 Les maux sont moins néfastes au bonheur que l'ennui. I mali sono meno dannosi alla felicità che la noia. Zibaldone, III, 229 John Locke Wrington, Somerset, 1632-Oates, Essex, 1704 La nécessité de rechercher le véritable bonheur est le fondement de notre liberté. The necessity of pursuing true Happiness is the foundation of liberty. Essai sur l'entendement humain, II, 21 Alberto Pincherle, dit Alberto Moravia Rome 1907-Rome 1990 Le bonheur est d'autant plus grand qu'on y prête moins attention. La felicità è tanto più grande quanto meno la si avverte. Le Mépris, I Edgar Allan Poe Boston 1809-Baltimore 1849 Ce n'est pas dans la science qu'est le bonheur, mais dans l'acquisition de la science. Ah ! not in knowledge is happiness but in the acquisition of knowledge. Tales of the Grotesque and Arabesque, The Power of Words Percy Bysshe Shelley Field Place, Horsham, Sussex, 1792-en mer, La Spezia, 1822 Pour l'amour et la beauté et le bonheur Il n'y a ni mort ni changement. For love and beauty and delight There is no death, nor change. La Sensitive Anton Pavlovitch Tchekhov Taganrog 1860-Badenweiler, Allemagne, 1904 Nous ne sommes pas heureux, et le bonheur n'existe pas ; nous ne pouvons que le désirer. Les Trois Sœurs, III Georg Trakl Salzbourg 1887-Cracovie 1914 Seul celui qui méprise le bonheur aura la connaissance. Nur dem, der das Glück verachtet, wird Erkenntnis. Aphorisme bonheur (expressions) nom masculin (de bon et heur) Au petit bonheur (la chance), au hasard, n'importe comment. Avec bonheur, avec un résultat heureux. Avoir le bonheur de + infinitif, formule de politesse indiquant une certaine satisfaction. Bonheur éternel, félicité sans fin réservée dans le ciel aux élus. Faire le bonheur de quelqu'un, le rendre heureux ou, familièrement, lui être utile. Par bonheur, par chance. Porter bonheur à quelqu'un, avoir une influence favorable sur son avenir. ● bonheur (homonymes) nom masculin (de bon et heur) bonne heure locutionbonheur (synonymes) nom masculin (de bon et heur) Bonne chance, circonstance favorable
Synonymes :
- bonne fortune
- prospérité
- veine (familier)
Contraires :
- déveine (familier)
- guigne (familier)
État de complète satisfaction
Synonymes :
- béatitude
- félicité
Contraires :
- adversité
Joie, plaisir liés à une circonstance
Synonymes :
- agrément

bonheur
n. m.
d1./d événement heureux, hasard favorable, chance. Cet héritage est un bonheur inespéré.
Porter bonheur: favoriser, faire réussir.
Au petit bonheur: au hasard.
Par bonheur: heureusement. Par bonheur, il est venu.
d2./d état de bien-être, de félicité. Au comble du bonheur. Faire le bonheur de quelqu'un, le rendre heureux.
d3./d Par ext. Ce qui rend heureux. J'ai eu le bonheur de vous rencontrer (formule de politesse).
Prov. Le malheur des uns fait le bonheur des autres.

BONHEUR, subst. masc.
A.— [Au sens restreint et primitif du terme, gén. avec une valeur partitive] Un, des bonheur(s), le bonheur de.
1. Bonne fortune, chance favorable, occasion propice, événement propre à apporter quelque satisfaction :
1. ... je vous vois d'ici rire à votre tour et vous écrier : — est-ce tout? Oh! les aimables aventures, les engageantes histoires, et quel voyageur à pied vous êtes! Rencontrer des ours, ou entendre un avaleur de sabres, (...) en vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste, et ce sont là de merveilleux bonheurs! Comme il vous plaira. Quant à moi, (...) je leur trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous voudrez du voyageur à pied, je suis toujours tout prêt à recommencer, et, s'il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aventure pareille, « j'y prendrais un plaisir extrême ».
HUGO, Le Rhin, 1842, p. 163.
2. Le « bonheur » ou « heur bon », c'est le bon augure, c'est le favorable présage tiré du vol et du chant des oiseaux, à l'opposé du « malheur »...
A. FRANCE, La Chemise, 1909, p. 222.
Marchand de bonheur. (Quasi-)synon. diseur de bonne aventure :
3. ... il a dit le remarquable marchand de bonheur qu'il ferait, assurant qu'il savait très bien le bonheur qu'il fallait à chaque homme, après l'avoir interrogé sur son tempérament, ses goûts, son milieu, etc., etc.
E. et J. DE GONCOURT, Journal, 1891, p. 71.
SYNT. Avoir du bonheur (au jeu), avoir le bonheur de :[aller] chercher fortune, ... [avoir] le bonheur de trouver de grands biens et une femme capable ... de changer sa mauvaise destinée (STENDHAL, L'Abbesse de Castro, 1839, p. 149), avoir un bonheur insolent, être en bonheur, jouer avec/de bonheur (NAPOLÉON Ier, Lettres à Joséphine, 1814, p. 44), porter bonheur (porte-bonheur : (quasi-) synon. fétiche) :
4. « Comte, on me nomme porte-bonheur. Je veux vous porter bonheur et vous rendre la santé; voici ce que je ferai pour vous : je suis catholique, je me ferai protestante. Cela vous portera bonheur, puis j'ai tant de magnétisme en moi, et surtout dans mes cheveux, que ma présence dans la même chambre, suffira pour faire partir vos douleurs. En revanche, je vous demande un tout petit service, (...) adoptez-moi comme votre fille, (...) Croyez-moi, cher comte, une bonne action vous portera bonheur, songez-y bien! »
BOURGES, Le Crépuscule des dieux, 1884, pp. 113-114.
Loc. adv.
Au petit bonheur. (Quasi-)synon. au hasard ou (en exclam.) advienne que pourra; Au petit bonheur, Comédie d'A. France (1898) :
5. Le reste se casa où il put, les femmes sur les genoux des hommes et les hommes au petit bonheur, au hasard des angles de tables et des bouts de bancs restés libres.
COURTELINE, Messieurs-les-Ronds-de-cuir, 1893, p. 259.
Au petit bonheur de. Au gré des occasions plus ou moins favorables qui se présentent. ... sans calcul, au petit bonheur de ses plaisirs et des événements (ZOLA, Pot-bouille, 1882, p. 240).
Au petit bonheur la chance. (Quasi-)synon. à tout hasard ... [aviser] au petit bonheur la chance (GIONO, Un de Baumugnes, 1929, p. 91).
Rem. 1. Cette dernière expr. est pléonastique; elle prouve que le sens primitif de heur (= augure, chance, fortune) n'est plus senti dans bonheur; de même pour les expr. au petit bonheur du hasard (ZOLA, La Débâcle, 1892, p. 624) et au hasard du petit bonheur (VILLIERS DE L'ISLE-ADAM, Contes cruels, 1883, p. 53). 2. Dans toutes ces expr., le qualificatif petit n'a pas de signification précise, il indique simplement que bonheur est pris dans une accept. restreinte.
Par bonheur. (Quasi-)synon. par chance : [avoir des enfants] par bonheur ou par malheur (BALZAC, La Duchesse de Langeais, 1834, p. 325).
PARAD. a) (Quasi-)synon. aubaine, avantage, bénédiction, veine. b) (Quasi-)anton. adversité, calamité, catastrophe, désastre, déveine, échec, fatalité, guignon, infortune, malchance, mésaventure, revers.
2. Spéc., domaine de l'expr. Bon effet obtenu par hasard, ou parfois avec une habileté qui donne l'impression du hasard. Bonheur(s) d'expression :
6. Nous savons bien qu'il n'y a presque point de cas où la liaison de nos idées avec les groupes de sons qui les appellent une à une ne soit tout arbitraire ou de pur hasard. Mais pour avoir de temps en temps observé, approuvé, obtenu quelques beaux effets singuliers, nous nous flattons que nous puissions quelquefois faire tout un ouvrage bien ordonné, sans faiblesses et sans taches, composé de bonheurs et d'accidents favorables. Mais cent instants divins ne construisent pas un poème, lequel est une durée de croissance et comme une figure dans le temps; ...
VALÉRY, Variété 3, 1936, p. 14.
7. Poussin rougirait d'une réussite qui ne tiendrait qu'au hasard d'une impulsion du sang, au bonheur d'une tache vineuse sur l'azur ou d'une chair moite sur la pelouse, bref, à l'emportement d'une fougue élémentaire, si son esprit n'y portait l'ordre d'une convenance et d'une liaison intelligible.
L. GILLET, Essai sur l'art fr., 1938, p. 62.
PARAD. a) (Quasi-)synon. aisance, facilité, succès, trouvaille. b) (Quasi-)anton. affectation, calcul, recherche.
B.— [Au sens large et gén. à la forme abs.] Le bonheur.
1. État essentiellement moral atteint généralement par l'homme lorsqu'il a obtenu tout ce qui lui paraît bon et qu'il a pu satisfaire pleinement ses désirs, accomplir totalement ses diverses aspirations, trouver l'équilibre dans l'épanouissement harmonieux de sa personnalité. Bonheur véritable, bonheur de la vie; croire au bonheur. Encore un instant de bonheur, œuvre poét. de Montherlant (1934); Le bonheur fou, roman de Giono (1957) :
8. ... le bonheur ne consiste point dans des instans isolés d'énergie, de volupté ou d'oubli. Le bonheur est une succession presque continue, et durable comme nos jours, de cet heureux concours de paix et d'activité, de cette harmonie douce et austère qui est la vie du sage. Toute joie vive est instantanée, et dès-lors funeste ou du moins inutile; le seul bonheur réel c'est de vivre sans souffrir, ou, plus exactement encore, être heureux, c'est vivre : tout mal est étranger à la plénitude de la vie, et toute souffrance a pour principe des causes de destruction. La douleur est contraire à l'existence; quiconque souffre ne vit pas pleinement et entièrement; ...
SENANCOUR, Rêveries, 1799, pp. 91-92.
9. Je suis mécontent de tout le monde parce que je le suis de moi-même. Le bien-être constant, le bonheur consiste dans la possession d'une destinée en rapport avec nos facultés. Si nos facultés étaient quelque chose de constant et de fixe, il serait possible, dans certains cas, d'arranger sa vie de manière que le rapport qui constitue le bonheur se maintînt; mais nos facultés, nos dispositions, notre manière de sentir et de juger la vie changent avec l'âge, pendant que notre situation et nos rapports restent les mêmes, ou vice versa. Comment pourrions-nous jamais être constamment heureux?
MAINE DE BIRAN, Journal, 1814, p. 22.
10. Le bonheur est de sentir son âme bonne; il n'y en a point d'autre, à proprement parler, et celui-là peut exister dans l'affliction même; de là vient qu'il est des douleurs préférables à toutes les joies, et qui leur seraient préférées par tous ceux qui les ont ressenties. Il entre dans la composition de tout bonheur l'idée de l'avoir mérité.
JOUBERT, Pensées, t. 1, 1824, p. 184.
11. Lorsque le rapport avec le monde extérieur nous est agréable, nous l'appelons plaisir; mais cet état passager n'est pas le bonheur. Nous entendons par bonheur un état qui serait tel que nous en désirassions la durée sans changement. Or voyons ce qui arriverait si un tel état était possible. Pour qu'il le fût absolument, il faudrait que le monde extérieur s'arrêtât et s'immobilisât. Mais alors nous n'aurions plus de désir, puisque nous n'aurions plus aucune raison pour modifier le monde, dont le repos nous satisferait et nous remplirait. Nous n'aurions plus par conséquent ni activité, ni personnalité. Ce serait donc le repos, l'inertie, la mort, pour nous, comme pour le monde. (...) Vouloir vivre, c'est accepter le mal. Vous imaginez le bonheur absolu possible, c'est le néant que vous désirez.
P. LEROUX, De l'Humanité, t. 1, 1840, pp. 19-20.
12. ... j'ai prononcé, au contraire, que le bonheur était un patrimoine universel et indivisible, que nul ne s'appropriait exclusivement sans être coupable de crime d'égoïsme. Entendez donc que le devoir, l'amour, le dévouement, consistent à faire de son bonheur celui des autres, et du bonheur des autres le sien propre, tandis que l'égoïsme consiste à faire son bonheur du malheur de tous. Néron souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une tête pour l'abattre d'un seul coup : voilà l'égoïsme. Titus estimait perdre le jour où il avait manqué de rendre un homme heureux : voilà l'amour.
LACORDAIRE, Conf. de Notre-Dame, 1848, p. 185.
13. Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d'horreur, que l'homme heureux n'y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d'autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l'impérieuse obligation d'être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s'obtient qu'aux dépens d'autrui et par des possessions dont on le prive. (...). Pour moi j'ai pris en aversion toute possession exclusive; c'est de don qu'est fait le bonheur, et la mort ne me retirera des mains pas grand-chose. (...) Mon bonheur est d'augmenter celui des autres. J'ai besoin du bonheur de tous pour être heureux. J'admirais, je n'ai pas fini d'admirer, dans l'évangile un effort surhumain vers la joie. Le premier mot qui nous est rapporté du Christ, c'est « heureux... » son premier miracle, la métamorphose de l'eau en vin. Le vrai chrétien est celui que suffit à enivrer l'eau pure. C'est en lui-même que se répète le miracle de Cana.
GIDE, Les Nourritures terrestres, 1897, pp. 268-270.
14. Claudel et le christianisme ont vu bien plus profond en pensant que cette éphémère jouissance était la seule possible sur terre. Mais ils ont eu tort d'affirmer pour un au-delà la possession de la joie. C'est qu'ils n'ont pas eu le courage de reconnaître l'illusion qu'était ce bonheur fixe. Le bonheur n'est que cette palpitation précaire de la main tendue vers son bien. Il n'est que cela.
J. RIVIÈRE, Correspondance [avec Alain-Fournier] 1908, p. 43.
15. Devoir d'être heureux : il n'est pas difficile d'être malheureux ou mécontent; il suffit de s'asseoir, comme fait un prince qui attend qu'on l'amuse; ce regard qui guette et pèse le bonheur comme une denrée jette sur toutes choses la couleur de l'ennui; (...) il est toujours difficile d'être heureux; c'est un combat contre beaucoup d'événements et contre beaucoup d'hommes; il se peut que l'on y soit vaincu; (...) il est impossible que l'on soit heureux si l'on ne veut pas l'être; il faut donc vouloir son bonheur et le faire. Ce que l'on n'a point assez dit, c'est que c'est un devoir aussi envers les autres que d'être heureux.
ALAIN, Propos, 1923, p. 472.
16. Les mâles n'ont pas d'âme pour la félicité. À leurs yeux, le bonheur est un état négatif, insipide au sens littéral du mot, dont on ne prend conscience que par un malheur caractérisé; le bonheur s'obtient en n'y pensant pas. Un jour, on fait réflexion sur soi-même, on se rend compte qu'on n'a pas trop d'ennuis : on se dit alors qu'on est heureux. Et on dresse en règle de conduite ce fameux poncif, que le bonheur ne s'obtient qu'à la condition de ne pas le rechercher. (...) C'est un homme, Goethe, qui a parlé du « devoir du bonheur ». Et c'est un homme encore, Stendhal, qui a écrit ce mot magnifique, et qui va si loin (il contient toute une philosophie et toute une morale) : « Je ne respecte rien au monde comme le bonheur. » Mais ces hommes-là étaient des hommes supérieurs (...). On a dit cent fois l'espèce de malaise qui s'empare de l'homme quand il se trouve arrivé à un stand-point, dans un état d'équilibre où il n'y a plus en lui de désirs :cette sorte de malaise rappelle celui qu'on éprouve dans un canot à pétrole, si le moteur s'arrête par accident, sur une mer étale. De là vient que la conscience du bonheur donne une si grande sensation de solitude. Cela est méconnu souvent. Il arrive, toutefois, que l'homme ait une conception positive du bonheur. Le bonheur est alors pour lui la satisfaction de la vanité. (...) La femme, au contraire, se fait une idée positive du bonheur. C'est que, si l'homme est plus agité, la femme est plus vivante.
MONTHERLANT, Les Jeunes filles, 1936, p. 1003.
17. ... quand tu parles de bonheur, ou bien tu parles d'un état de l'homme qui est d'être heureux comme d'être sain, et je n'ai point d'action sur cette ferveur des sens, ou bien tu parles d'un objet saisissable que je puis souhaiter de conquérir. Et où donc est-il? « Tel homme est heureux dans la paix, tel autre est heureux dans la guerre, tel souhaite la solitude où il s'exalte, tel autre a besoin pour s'en exalter des cohues de fête, tel demande ses joies aux méditations de la science, laquelle est réponse aux questions posées, l'autre, sa joie, la trouve en Dieu en qui nulle question n'a plus de sens. (...) Ainsi t'échappe ce fantôme sans entrailles que vainement tu prétendais saisir. Si tu veux comprendre le mot, il faut l'entendre comme récompense et non comme but, car alors il n'a point de signification. »
SAINT-EXUPÉRY, Citadelle, 1944, pp. 695-696.
Rem. 1. Contrairement au plaisir, le bonheur s'associe gén. à l'idée de continuité, de longue durée. Mais il est envisagé parfois comme un état très bref; d'où certaines assoc. de prime abord paradoxales : quelques éclairs de ce bonheur calme (MAINE DE BIRAN, Journal 2, 1824, p. 115); une seconde d'un bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable (MAUPASSANT, Contes et nouvelles, t. 1, Réveil, 1883, p. 880), etc., qui justifient la rem. de LAL. : ,,L'idée de durée n'est pas essentielle au bonheur, ...`` :
18. Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur. Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre les choses. N'attarde pas le moment : tu laisserais une agonie. Vois : tout moment est un berceau et un cercueil : que toute vie et toute mort te semblent étranges et nouvelles.
SCHWOB, Le Livre de Monelle, 1894, p. 19.
Rem. 2. Par affaiblissement sém., bonheur peut être employé comme (quasi)synon. de plaisir :
19. ... des pédagogues ... accoururent pour mettre de la clarté dans son esprit. « C'est bien simple, lui dirent-ils, les bonnes actions sont celles qui nous sont utiles, c'est-à-dire celles qui rendent vraiment heureux. Les mauvaises sont celles qui nous sont nuisibles, c'est-à-dire celles qui nous rendent malheureux ». J'entends, dit l'instituteur, mais que dirai-je à un homme qui me déclarera : il est évident que j'abuse de l'absinthe et que je finirai par une attaque de delirium tremens, mais mon plaisir c'est l'apéritif redoublé tous les soirs et moyennant cette série de bonheurs immédiats, j'accepte parfaitement un désagrément pour l'avenir.
BARRÈS, Mes cahiers, t. 8, 1909-10, p. 45.
SYNT. a) Bonheur complet, conjugal, domestique, éternel (le bonheur d'une éternité passée dans la contemplation de l'Être suprême ... bonheur éternel : CHATEAUBRIAND, Les Martyrs, 1810, p. 169), futur, humain, inespéré, parfait, passé, perdu, public, suprême, terrestre, universel; grand, immense bonheur; heureux du bonheur de. b) Bonheur de (la/sa) famille, de l'homme, de l'humanité; chance(s), excès, jours, promesse(s), rêve, secret, souvenir, vie (de/du) bonheur; au comble du bonheur, pour comble de bonheur. c) Bonheur (de/d') aimer, être, faire, plaire, posséder, pouvoir, rencontrer, revoir, voir; apporter, assurer, devoir, envier, goûter, promettre, rendre, retrouver, rêver, sacrifier, trouver (le/son) bonheur (à/de); jouir, souhaiter du bonheur; (arg.) aller au bonheur. (Quasi-) synon. faire l'amour (E. et J. DE GONCOURT, Journal, 1852, p. 69).
PARAD. a) (Quasi-)synon. béatitude, enchantement, euphorie, extase, prospérité, ravissement, sérénité. b) (Quasi-)anton. angoisse, anxiété, inquiétude.
Proverbe. L'argent ne fait pas le bonheur, le malheur des uns fait le bonheur des autres.
2. [Le bonheur dans des situations particulières] :
20. « Frère, lui dis-je avec un air d'intérêt, savez-vous ce que c'est que le bonheur! » Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée avant de me répondre : « Le bonheur! me dit-il enfin; de quel bonheur parlez-vous? » (...) Depuis que je suis du monde, j'en ai eu de mille sortes : enfant, j'ai eu le bonheur d'avoir une mère, pendant qu'il y en a tant qui n'ont ni père ni mère; (...) homme fait, j'ai eu le bonheur de voyager aux frais du public et de m'instruire des mœurs et des usages de tous les peuples; vous voyez que voici bien des bonheurs.
— Je vous comprends, mon brave; mais tous ces bonheurs ne sont que des fractions de bonheur, des espèces diverses d'une seule famille : comment comprenez-vous le bonheur en général?
— Comme il n'y a pas de vagabond en général, je ne puis vous répondre. Seulement, dans le cours de ma vie, j'ai observé que pour un homme bien portant, le bonheur c'était un verre de vin et un morceau de lard; pour un homme malade, c'était d'être couché tout seul dans un bon lit à l'hôpital.
JANIN, L'Âne mort et la femme guillotinée, 1829, pp. 67-68.
21. ... le bonheur n'est pas exigeant en fait de cadre. Une chaumière et un cœur! dit la romance : un grenier et le contentement d'esprit suffisent encore. Tant qu'on a un endroit pour travailler en paix et pour reposer sa tête, tant qu'on a un cœur pour épancher ses peines et pour partager ses joies, on a le nécessaire, on peut vivre, on peut même se dire privilégié, et j'oubliais le pain quotidien, la santé, l'indépendance, la profession choisie et autres ingrédients du bonheur qui te sont en outre accordés et qui ne sont pas peu de chose.
AMIEL, Journal intime, 1866, p. 235.
22. Comment y a-t-il encore des hommes pour s'obstiner dans vos demeures! Comment y trouvent-ils encore ce peu de joie, ce rien de bonheur nécessaire pourtant à la vie? ... Mais moi-même, après tout, n'ai-je pas vécu là de ces minutes qui font sentir dans toute sa force animale le simple bonheur que c'est de vivre? Sous ces petites palmeraies, impressionnantes d'isolement et de résignation, j'ai connu le délice de se désaltérer à l'eau un peu terreuse qui coule dans la séguia, ...
J. et J. THARAUD, La Fête arabe, 1912, p. 153.
23. ... mon bonheur inouï, ne pouvant ignorer sa fragilité, avait-il quelque chose de plus pur et de plus bouleversant. Mais comment le dire? On n'exprime pas le bonheur... Je me tus. Et, dans le silence, j'éprouvai profondément mon bonheur. Mais il n'était pas triomphant : c'était un bien fragile, délicat, dont la fragilité même faisait le prix. Il était fait de sensations toutes simples : celle de voir Maurice à côté de moi, celle de posséder la certitude de sa présence; celle de se laisser envahir par la lumière tendre et de s'être évadée de l'existence quotidienne.
DANIEL-ROPS, Mort, où est ta victoire? 1934, pp. 311-312.
3. [Le bonheur dans ses manifestations extérieures] :
24. Je conçois que votre bonheur vous accable en quelque sorte. C'est l'effet de la surprise, c'est l'effet de la violence de la passion; les transports de la joie ne durent que quelques momens, l'ame ensuite se concentre dans elle-même, et se répand peu au-dehors. Il est trois sortes de gens qui parlent peu, ce sont les savans et les gens fort heureux ou fort malheureux; ainsi l'on peut dire que le savoir, la douleur et le bonheur sont muets. Les uns ont trop à dire pour parler, et les autres ne trouvent point d'expressions qui puissent les satisfaire. La nature même leur refuse les moyens ordinaires de manifester leurs sentimens : ...
SÉNAC DE MEILHAN, L'Émigré, 1797, p. 1885.
25. ... ce jeune homme, (...) plein d'affection pour tous, parce qu'il était heureux et que le bonheur rend bons les méchants eux-mêmes, versait jusque sur son juge la douce affabilité qui débordait de son cœur. Edmond n'avait dans le regard, dans la voix, dans le geste, tout rude et tout sévère qu'avait été Villefort envers lui, que caresses et bonté pour celui qui l'interrogeait.
DUMAS père, Le Comte de Monte-Cristo, t. 1, 1846, p. 78.
26. Je l'entourai de tant d'amour que les ombres du jour s'écarteront sur son passage, le bonheur sera dans ses yeux comme la couleur bleue dans la transparence du ciel, je la veux heureuse afin de rendre aimable le bonheur...
J. BOUSQUET, Traduit du silence, 1935-36, p. 239.
4. P. compar. :
27. ... les souvenirs les plus vivants et les plus enivrants ne sont pas ceux qui, mêlés de joie et de peine, nous ont demandé des années entières pour ne laisser qu'un mot après eux. Les plus puissants sont ces moments de bonheur inouï qui éclatent dans la vie comme un incendie, qui l'éclairent et la brûlent durant quelques heures, et qui, lorsqu'ils sont éteints, se représentent à nous affranchis de tous soins endurés pour les obtenir, libres de tout désespoir de les avoir perdus.
SOULIÉ, Les Mémoires du diable, 1837, p. 182.
28. Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour l'éternité.
G. DUHAMEL, Confession de minuit, 1920, p. 64.
5. P. métaph. :
29. Puisqu'ils se croyaient heureux, ils l'étaient en effet, le bonheur ne dépendant que de l'idée qu'on s'en forme. (...) cage plus ou moins large pour des bêtes petites ou grandes; le milan étoufferait dans celle où le serin vole à l'aise, et d'autres, où l'on enferme des vautours, feraient mourir les lions; mais que les barreaux soient resserrés ou élargis, il arrive un jour où l'on se trouve tout haletant sur le bord, regardant le ciel et rêvant l'espace sans limites.
FLAUBERT, La 1re Éducation sentimentale, 1845, pp. 120-121.
30. Nous attendons, l'âme ouverte, des cascades d'événements heureux. Il n'en arrive que d'à moitié bons et nous sanglotons tout de suite. Le bonheur, le vrai bonheur, j'ai appris à le connaître. Il ne consiste point dans la venue subite d'une grande félicité, car elles sont bien rares et bien courtes, les grandes félicités, et elles vous laissent, une fois passées, l'âme plus sombre, comme font les éclairs dans la nuit; mais il réside simplement dans l'attente tranquille et patiente d'une foule d'allégresses qui n'arrivent jamais. Le bonheur, c'est l'attente, l'attente heureuse, la confiance, c'est un horizon plein d'espérance, c'est le rêve! Oui, ma chère, il n'y a de bon que le rêve, ...
MAUPASSANT, Contes et nouvelles, t. 2, Souvenirs, 1884, p. 1291.
31. Il sentait qu'il avait manqué le bonheur; mais il ne songeait pas à se plaindre : il savait que le bonheur existait ... soleil, je n'ai pas besoin de te voir pour t'aimer! (...). Et il pensait que, pas plus que la foi ou le manque de foi, ce ne sont les enfants ou le manque d'enfants qui font le bonheur ou le malheur de celles qui se marient et de celles qui ne se marient pas. Le bonheur est le parfum de l'âme, l'harmonie du cœur qui chante. Et la plus belle des musiques de l'âme, c'est la bonté.
R. ROLLAND, Jean-Christophe, Les Amies, 1910, pp. 1247-1248.
6. P. méton., avec personnification ou valeur allégorique :
32. ... on se sent défendu par le feu qui ronfle, par la marmite qui fume, par tout cet humble bonheur — et même par cette odeur provocante d'oignons, tout pareils à de petits fruits blancs, dans une assiette. Un vrai dîner de famille, de ces dîners d'hiver, plus intimes, plus cordiaux que les autres, où le bonheur frileux vient se blottir près du feu.
DORGELÈS, Les Croix de bois, 1919, p. 123.
33. Hier, le bonheur est entré tout à coup, comme jadis, et il s'est tenu un instant dans le grand salon silencieux et sombre. Nous étions debout devant une fenêtre et nous regardions la pluie qui tissait son voile dans le ciel obscurci, (...) j'ai senti que le bonheur était proche, humble comme un mendiant et magnifique comme un roi. Il est toujours là (mais nous n'en savons rien), frappant à la porte pour que nous lui ouvrions, et qu'il entre, et qu'il soupe avec nous.
GREEN, Journal, 1940, p. 9.
7. En interj. :
34. O bonheur, bonheur! Une lettre de Raynaud qui décide ton mariage, qui demande à papa de me laisser venir à ta noce. Je ne pourrai pas, je crains bien, jouir de ce beau jour; mais pourvu qu'il vienne, que je sache ta félicité, quoique de loin, je suis contente, ...
E. DE GUÉRIN, Journal, 1838, p. 227.
35. Quelle joie de n'avoir qu'à dire : oui. Avec ma vie déjà usée, avec ma peau plus toute neuve, je fabriquais du bonheur pour l'homme que j'aimais : quel bonheur! (...). C'était chaque jour le même paysage d'eau et d'herbe, le même bruit de machine et d'eau : mais nous aimions qu'un seul matin ressuscitât de matin en matin, un seul soir de soir en soir. C'est ça le bonheur : tout nous était bon.
S. DE BEAUVOIR, Les Mandarins, 1954, p. 423.
PRONONC. ET ORTH. — 1. Forme phon. :[]. ,,Ménage remarque que dans les provinces on prononçait bonhur; ce qu'il condamne; cette prononciation existe encore dans les provinces du Midi; elle est tout à fait à rejeter`` (LITTRÉ). Pour la dénasalisation de [], cf. bon1. 2. Homon. : (de) bonne heure.
ÉTYMOL. ET HIST. — 1. Ca 1121 « fatalité heureuse, chance » (S. Brandan, éd. E.G.R. Waters, 362 dans T.-L. s.v. ëur); 1668 par bonheur loc. adv. (LA FONT., Fab., VI, 3 dans ROB.); 2. XVe s. « bien être, félicité » (FROISS., I, I, 41 dans LITTRÉ); cf. 1534 (RAB., Garg., I, 58, ibid.).
Composé de bon1 et de heur.
STAT. — Fréq. abs. littér. :19 268. Fréq. rel. littér. : XIXe s. : a) 42 827, b) 23 077; XXe s. : a) 22 200, b) 19 680.
BBG. — CASSAGNEAU (M.). Vox media. Vie Lang. 1969, p. 433. — COHEN 1946, p. 47, 75. — DARM. Vie 1932, p. 145, 190. — FABRE-LUCE (A.). Les Mots qui bougent. Paris, 1970, p. 33. — LOGRE. Le Bonheur. Vie Lang. 1957, pp. 207-209. — MAT. Louis-Philippe 1951, p. 202. — ROHOU (J.). Le Bonheur, la joie, le plaisir dans les tragédies de Racine. Cah. raciniens. 1968, n° 24, pp. 16-19; 1969, n° 25, pp. 11-81.

bonheur [bɔnœʀ] n. m.
ÉTYM. V. 1121; de 1. bon, et heur.
———
I
1 (Un, des bonheurs). Chance; événement heureux. Fortune, heur (vx). || Un bonheur imprévu, inespéré. || Le sort, la Providence, Dieu lui a accordé ce bonheur. Bénédiction, faveur. || Il lui est arrivé un grand bonheur.
1 Depuis un certain temps, il lui est arrivé des bonheurs de toutes sortes (…)
Thomas Corneille, Remarques, in Littré.
2 (Le, du bonheur). Chance. || Un coup de bonheur. Aubaine, occasion (bonne occasion).
2 Enfin je suis touchée au cœur sensiblement;
Et si jamais celui de ce perfide amant,
Par un coup de bonheur, dont j'aurois tort, je pense,
De vouloir à présent concevoir l'espérance (…)
Quand, dis-je (…)
Il reviendrait m'offrir sa vie en sacrifice (…)
Je te défends surtout de me parler pour lui (…)
Molière, le Dépit amoureux, II, 4.
Avoir du bonheur : être favorisé. || Avoir plus de bonheur que de mérite. || Avoir du bonheur dans ses entreprises. Réussite, succès.
3 (…) je suis ravie du bonheur que vous avez eu à tout ce que vous avez entrepris.
Mme de Sévigné, 30, 14 juil. 1655.
4 Quand il s'agit de se précipiter dans les abîmes, les jeunes gens font preuve d'une adresse, d'une habileté singulières, ils ont du bonheur.
Balzac, le Cabinet des Antiques, Pl., t. IV, p. 390.
Jouer de bonheur : avoir une chance inespérée; réussir de manière inattendue.
Cour.Porter bonheur : porter chance ( Porte-bonheur; fétiche, mascotte). || Porter bonheur à qqn.
5 Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la maison Eyssette.
Alphonse Daudet, le Petit Chose, I, 1.
Loc. fam. Au petit bonheur; au petit bonheur la chance : au hasard.
6 Toutes choses, dans cette maison Baudoin, semblaient résolues au petit bonheur et le résultat sensible était un pur et grand bonheur.
G. Duhamel, Chronique des Pasquier, IX, 10.
Loc. adv. Par bonheur : par chance. Heureusement.
7 Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu'à ce que j'aye fait mon affaire.
Molière, le Malade imaginaire, III, 12.
8 Borée et le Soleil virent un voyageur
Qui s'était muni par bonheur
Contre le mauvais temps (…)
La Fontaine, Fables, VI, 3.
Littér. Avec bonheur : avec de bons résultats, en réussissant. || Écrire, peindre avec bonheur. || Exercer un métier, jouer avec bonheur. — ☑ Vx. En bonheur : en ayant de la chance (syn. mod. : en chance, en veine…).
3 Littér. Effet réussi obtenu par une habileté spontanée. || Des bonheurs d'expression fréquents.
———
II (XVe).
1 (Le) bonheur, absolt; le bonheur de qqn, un bonheur (qualifié) : état de la conscience pleinement satisfaite. Béatitude, bien-être, félicité, plaisir, prospérité; ataraxie, bien, consolation, contentement, délices, enchantement, euphorie, extase, joie, ravissement, satisfaction.
9 (…) Ce qui, dans l'usage, distingue surtout bonheur de ses synonymes, c'est la fréquence de l'emploi que l'on en fait : il peut servir à définir les autres mots de cette famille (…) Le plaisir est le bonheur d'un instant, un élément du bonheur (…) le bien-être est le bonheur physique, sorte de bonheur qu'on goûte (…) sans avoir besoin de posséder ou de développer la sensibilité morale (…) La béatitude (…) est le bonheur destiné dans une autre vie à ceux qui auront pratiqué la vertu dans celle-ci (…) La prospérité est le bonheur objectif ou extérieur (…) la félicité est le bonheur subjectif (…) le contentement de l'âme.
Lafaye, Dict. des synonymes, Bonheur, chance.
Bonheur parfait, durable, certain, bonheur sans mélange, sans nuage. || Bonheur suprême, ineffable, céleste (cf. Septième ciel); souverain bonheur. || Bonheur extrême, intense. || Le bonheur à pleins bords. → Plénitude, cit. 8. || Un bonheur sans mélange (cit. 6). || Le Bonheur fou, roman de Giono. || Bonheur paisible. Calme, paix, sérénité. || Bonheur instable, menacé, précaire, imparfait, mêlé de peine; un pauvre bonheur.Le bonheur. → Multitude, cit. 13; nivellement, cit. 3; paisible, cit. 6. || Aptitude (cit. 5) au bonheur. || Appétit (cit. 23), désir, recherche du bonheur. Eudémonisme. || Tendre vers le bonheur; aspirer au bonheur. || Goûter le bonheur, jouir du bonheur. Bienheureux, heureux.Le bonheur de qqn; son bonheur. || Rien ne trouble, ne gâche, n'assombrit son bonheur. || Envier le bonheur d'autrui. || Contribuer au bonheur; souhaiter à qqn du bonheur, beaucoup de bonheur à qqn. || Souhaits de bonheur. Bénédiction, vœu.Faire le bonheur de qqn, le rendre heureux. Fam. || Si ce crayon, etc. peut faire votre bonheur, vous être utile.(Marques extérieures). || Des regards brillants, étincelants de bonheur; un visage illuminé, transfiguré par le bonheur. || Être éclatante de bonheur. || L'auréole (cit. 7) du bonheur.
10 Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur.
Corneille, le Cid, I, 3.
11 Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misère et mort. Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude, ni de bonheur.
Pascal, Pensées, VII, 437.
12 Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l'homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d'y prendre une forme constante.
Rousseau, Rêveries, 9e Promenade.
13 Tout homme veut être heureux; mais, pour parvenir à l'être, il faudrait commencer par savoir ce que c'est que le bonheur.
Rousseau, Émile, III.
14 Il faut se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges; la vie est si courte, que l'on doit compter pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous.
Montesquieu, Disc. du 15 nov. 1725, in Œ. compl., p. 578.
15 Pour jouir de ce bonheur qu'on cherche tant et qu'on trouve si peu, la sagesse vaut mieux que le génie, l'estime que l'admiration, et les douceurs du sentiment que le bruit de la renommée.
d'Alembert, Éloges, Saci.
16 Il en est du bonheur comme des montres : les moins compliquées sont celles qui se dérangent le moins.
Chamfort, Maximes et pensées, III.
17 Le vrai bonheur coûte peu; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne espèce.
Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, I, 2.
18 Au banquet du bonheur bien peu sont conviés.
Tous n'y sont point assis également à l'aise.
Une loi, qui d'en bas semble injuste et mauvaise,
Dit aux uns : Jouissez ! aux autres : Enviez.
Hugo, les Feuilles d'automne, XXXII, « Pour les pauvres ».
19 Vous me demandez où est le bonheur dans ce monde : après de nombreuses expériences, je me suis convaincu qu'il n'est que dans le contentement de soi-même (…)
E. Delacroix, Écrits, t. II, p. 5.
20 Le bonheur ne serait-il point de faire semblant de faire par passion ce que l'on fait par intérêt ?
Stendhal, Journal, p. 51.
21 L'âme se rassasie de tout ce qui est uniforme, même du bonheur parfait.
Stendhal, De l'amour, II, 45.
22 La jouissance du bonheur amoindrira toujours le bonheur.
Balzac, Massimilla Doni, Pl., t. IX, p. 334.
23 Le bonheur est un mensonge dont la recherche cause toutes les calamités de la vie.
Flaubert, Correspondance, t. I, p. 196.
24 Le bonheur, c'est le dévouement à un rêve ou à un devoir; le sacrifice est le plus sûr moyen d'arriver au repos.
Renan, Souvenirs d'enfance…, VI, p. 103.
25 On n'est pas heureux. Notre bonheur, c'est le silence du malheur.
J. Renard, Journal, 21 sept. 1894.
26 Le bonheur est de connaître ses limites et de les aimer.
R. Rolland, Jean-Christophe, t. VIII, p. 179.
27 (…) le bonheur n'est pas le fruit de la paix; le bonheur c'est la paix même.
Alain, Propos sur le bonheur, p. 191.
28 (…) ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même qui est le bonheur.
Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs.
29 On ne connaît pas son bonheur. On n'est jamais aussi malheureux qu'on croit.
Proust, À la recherche du temps perdu, t. II, p. 184.
30 Que n'as-tu donc compris que tout bonheur est de rencontre et se présente à toi dans chaque instant comme un mendiant sur ta route.
Gide, les Nourritures terrestres, p. 42.
31 Que l'homme est né pour le bonheur, certes toute la nature l'enseigne.
Gide, les Nouvelles Nourritures, I.
32 Envier le bonheur d'autrui, c'est folie. On ne saurait pas s'en servir. Le bonheur ne se veut pas tout fait, mais sur mesure.
Gide, l'Immoraliste, p. 169.
33 Ainsi Pausole connaissait l'art d'échapper à tous les regrets en changeant la définition du bonheur sous la dictée des circonstances.
Pierre Louÿs, les Aventures du roi Pausole, II, II, p. 81.
34 Car il n'y a pas d'autre bonheur pour l'homme que de donner son plein.
Claudel, Feuilles de Saints, L'architecte.
34.1 À leurs yeux (des mâles), le bonheur est un état négatif (…) C'est un homme, Goethe, qui a parlé du « devoir du bonheur ». Et c'est un homme encore, Stendhal, qui a écrit ce mot magnifique, et qui va si loin (il contient toute une philosophie et toute une morale) : « Je ne respecte rien au monde comme le bonheur. » Mais ces hommes-là étaient des hommes supérieurs (…) La femme, au contraire, se fait une idée positive du bonheur. C'est que, si l'homme est plus agité, la femme est plus vivante.
Montherlant, les Jeunes Filles, 1936, p. 1003.
35 — « Oh, tu sais », murmura-t-il, « le bonheur, ça n'est pas une timbale qu'on décroche (…) C'est surtout une aptitude, je crois. Peut-être que je ne l'ai pas. »
Martin du Gard, les Thibault, t. V, p. 206.
36 « Ce qu'il y a d'admirable dans le bonheur des autres », dit-il (Proust) un jour à Antoine Bibesco, « c'est qu'on y croit. »
A. Maurois, À la recherche de Marcel Proust, IV, p. 118.
36.1 « Vous savez bien, disait abruptement le général de Gaulle, que le bonheur n'existe pas, c'est le rêve des idiots ! » Il entendait par là que le bonheur ne serait concevable que comme un plaisir vainqueur du temps, que bonheur signifiait l'impossible accord du plaisir et de la durée, dont les hommes éprouvent à la fois la fascination et l'antinomie.
Malraux, l'Homme précaire et la Littérature, p. 307.
36.2 (…) le bonheur n'est peut-être qu'un malheur mieux supporté.
M. Yourcenar, Alexis, p. 104.
(Dans un contexte politique et social). || Le bonheur des hommes, des peuples, du peuple. || Le roi était censé régner pour le bonheur de ses sujets.
(Dans un contexte religieux). || Bonheur éternel, céleste (des élus). || Bonheur du nirvâna.Le bonheur de… (suivi de l'inf.), celui qu'on éprouve à… || Le bonheur de faire qqch., de voyager.
2 Par ext. Ce qui rend heureux. || C'est un grand bonheur pour moi de collaborer avec vous. || Les petits bonheurs.Par exagér. || Avoir le bonheur de…, formule de civilité. Agrément, avantage, plaisir. || Depuis que j'ai eu le bonheur de vous connaître.
37 Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.
S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire (…)
La Fontaine, À Mme de Montespan.
Prov. L'argent ne fait pas le bonheur.Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
3 En interj. || O bonheur ! quel bonheur ! Joie.
38 « Oh ! quel bonheur… comme vous êtes gentil… Tenez, maintenant je puis vous le dire, j'en ai pleuré toute la nuit. »
Alphonse Daudet, l'Immortel, p. 156.
CONTR. Malheur. — Adversité, calamité. — Contre-temps, déboire, désastre, déveine, échec, guignon, infortune, malchance, revers. — Angoisse, anxiété, douleur, inquiétude, misère, peine, souffrance, trouble.
COMP. Bonheur-du-jour.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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